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mercredi 16 mars 2011

les années 90

Onze indispensables :

Bouge pas, meurs et ressuscite - Vitali Kanevski
Close-up - Abbas Kiarostami
Few of us - Sharunas Bartas
Khroustaliov ma voiture - Alexei Guerman
L'abécédaire de Gilles Deleuze - Pierre-André Boutang
Le songe de la lumière - Victor Erice
Les amants du Pont-Neuf - Leos Carax
Les idiots - Lars von Trier
Lost Highway - David Lynch
Sailor et Lula - David Lynch
Satantango - Bela Tarr

Quelques essentiels (22) :

Chronique d'une disparition - Elia Suleiman
Clean, shaven - Lodge Kerrigan
Corridor - Sharunas Bartas
Echos d'un sombre empire - Werner Herzog
En mémoire d'un jour passé - Sharunas Bartas
En présence d'un clown - Ingmar Bergman
Et la vie - Denis Gheerbrant
Hélas pour moi - Jean-Luc Godard
L'arbre, le maire et la médiathèque - Eric Rohmer
L'hôpital et ses fantômes - Lars von Trier
L'humanité - Bruno Dumont
La vie de Jésus - Bruno Dumont
Le goût de la cerise - Abbas Kiarostami
Le vent de la nuit - Philippe Garrel
Level Five - Chris Marker
Moe no suzaku - Naomi Kawase
Où est la maison de mon ami ? - Abbas Kiarostami
Out of the present - Andrei Ujica
Petit Dieter doit voler - Werner Herzog
Rez-de-chaussée - Igor Minaiev
Twin Peaks - David Lynch
Twin Peaks, la série

Et d'autres superbes (42) :

A brighter summer day - Edward Yang
Body snatchers - Abel Ferrara
Casino - Martin Scorsese
Cerro Torre, le cri de la roche - Werner Herzog
Charisma - Kiyoshi Kurosawa
Comment je me suis disputé... (ma vie sexuelle) - Arnaud Desplechin
Contact - Robert Zemeckis
Conte d'automne - Eric Rohmer
Conte d'hiver - Eric Rohmer
Docteur Chance - FJ Ossang
El valley centro - James Benning
Et la vie continue - Abbas Kiarostami
Eyes wide shut - Stanley Kubrick
Happy together - Wong Kar Wai
Jackie Brown - Quentin Tarantino
Journal intime - Nanni Moretti
L'antre de la folie - John Carpenter
L'esprit de Caïn - Brian de Palma
L'impasse - Brian de Palma
La belle noiseuse - Jacques Rivette
La rivière - Tsai Ming Liang
La sentinelle - Arnaud Desplechin
La vie des morts - Arnaud Desplechin
Le garçu - Maurice Pialat
Le pouvoir de la province du Kangwon - Hong Sang Soo
Leçons de ténèbres - Werner Herzog
Les rebelles du dieu néon - Tsai Ming Liang
Minuit dans le jardin du bien et du mal - Clint Eastwood
My own private Idaho - Gus van Sant
New Rose Hotel - Abel Ferrara
Pages cachées - Alexandre Sokourov
Pulp fiction - Quentin Tarantino
Secret défense - Jacques Rivette
Serial mother - John Waters
Smoking & No smoking - Alain Resnais
Snake eyes - Abel Ferrara
The hole - Tsai Ming Liang
The king of New York - Abel Ferrara
The second circle - Alexandre Sokourov
Trois jours - Sharunas Bartas
Utopia - James Benning
Xiao Wu, artisan pickpocket - Jia Zhang-Ke

jeudi 23 décembre 2010

top Sharunas Bartas


1. Few of us (1996)
2. En mémoire d'un jour passé (1990)
3. Corridor (1995)
4. Trois jours (1991)
5. Children lose nothing (2004)
6. Seven invisible men (2005)
7. Indigène d'Eurasie (2010)
8. The house (1997)
9. Freedom (2000)

Freedom - Sharunas Bartas

Les cloisons décrépies des appartements sont tombées, il y a la mer, il y a le désert, il y a les grands espaces, mais les frontières tiennent encore, invisibles, retenant quelques êtres au bord d'une vie qui ne vient pas à eux.

Il y a d'abord un port et des personnages en attente d'un destin, le corps fixe et le regard absorbé par l'horizon et les bateaux qui vont et viennent, autour desquels abondent les mouettes. Ils embarquent et se font clandestins. La police les repousse. Ils échouent sur une plage.

Le cinéma de Bartas s'essaie à l'abstraction. Prendre une partie de la mer, du sable ou du ciel, jusqu'à ce que ça n'y ressemble plus. Les formes sont épurées, et les couleurs tenues dans l'opacité de la pellicule. L'image semble avoir brûlé, sèche, rocailleuse. Quelques corps subsistent, mais ils sont de passage - à moins qu'ils ne meurent là. Dans le désert ils trouvent une ruine, la ruine d'un monde ancien qui se serait évanoui. Ils s'y blottissent. C'est un peu d'ombre dans une vie à découvert.

Alors nous vient cette impression d'un cinéaste qui aurait eu une grande idée, mais de la peine à l'incarner. Qui aurait fait pour cette grande idée un grand voyage, et se serait passionné pour les paysages en délaissant ses personnages. Mais sans totalement les abandonner. On n'est pas dans un film abstrait. Bartas n'a pas pu tout annuler. Et pourtant, à l'évidence, il rechigne à donner vie à ces figures qui l'ont accompagné. Une prière sur un coucher de soleil, du vent dans une jupe au bord de la mer, un berger allongé dans la pénombre, des mouettes autour d'un bateau, quelques coups de poing... Freedom se contente du cliché, et le cinéaste devient metteur en scène de paysages, faisant des cartes postales animées, un peu trop rêches pour être vendues partout, mais absolument chic. Le port, l'Africaine, la plage, le désert, le berger - autant de clichés, c'est-à-dire d'images imprécises, sans singularité, auxquelles Bartas ne nous avait pas habitués, flirtant toujours avec ce piège mais n'y tombant jamais, ou seulement par moments. Là, c'est tout le film qui est atteint de banalité.


mercredi 22 décembre 2010

En mémoire d'un jour passé - Praejusios dienos atminimui - Sharunas Bartas

Ballet urbain. Le long d'un mur massif, avec des habits noirs et des valises, dans la résonance de leur pas, une file d'hommes identiques s'engouffre dans un bâtiment, longée par des voitures identiques laissant entre elles un espace égal. Et puis viennent les autres, ceux qui sont de l'autre côté de la rue, ceux qui traînent, ceux qui vont à contre-sens, ceux qui parlent, ceux dont le pas n'est pas régulier. Sharunas Bartas saisit ce qui circule et ce qui, dans cette circulation, dissone.

Peu avant, à la lisière de la ville, une femme et son enfant marchaient, le long de la rivière encore prise dans la glace, dans la neige, dans le blanc de l'image noir et blanc. D'une vision singulière, on passe au général, au mouvement global des êtres dans un espace qui les porte et les contient. Il y a les foules et il y a les individus : ceux qui s'échappent, ceux qui s'arrêtent, ceux vers qui le regard se porte. Des gueules peut-être, des estropiés, des mendiants, des amuseurs de foules... Mais surtout, un état de présence singulier. Plus qu'une image, bien au-delà du cliché, c'est l'événement de cette présence qui est saisi.

En mémoire, les ordures d'une journée, accumulées en tas, reliques d'une civilisation plus très jeune, faisant la joie d'oiseaux et de glaneurs. Bartas est de leur côté, de ceux qui viennent ici fouiner, dire l'ordure, dire la décrépitude, et lui redonner vie. Il montre une Lituanie vieille, pauvre, religieuse. Son film est comme un témoignage pour les enfants de ce monde assoupi. Un témoignage distant, pas critique, distant, c'est-à-dire étranger, fondamentalement étranger, extraterrestre, sur ce monde où ils sont nés. Où lui aussi est né. Mais il ne s'en souvient plus.

Le film (et la Lituanie - puisque c'est un film-pays) est comme une vieille machine enrouée qui n'a pas joué depuis longtemps, mais peut encore et se réveille en grinçant. Le joueur de cloches monte l'escalier. La foule en bas attend. La rengaine démarre. L'espace s'ouvre. Le lointain vient.


Trois jours - Trys dienos - Sharunas Bartas

En voyant Trois jours, on a en tête le Bande à part de Godard. Deux garçons, une fille - une ville/une vie à réinventer. L'indétermination des personnages (on ne sait rien d'autre d'eux que leur façon d'apparaître dans des espaces particuliers - l'image est libre de psychologie, de background scénaristique - ce qui se joue sur l'écran, c'est seulement là et maintenant) les constitue en figures graves. Cette gravité est la condition d'un réenchantement. On se demande comment ils tiennent, pourquoi ils ne s'effondrent pas, pourquoi ils ne disparaissent pas. Mais il y a cette dignité exubérante, cette morgue droite et raide, comme des vêtements amidonnés, qui les pousse à aller au bout - de quoi ? d'un désir ? d'une ivresse ? Tout le contraire au fond d'un faux film jeune comme Millenium Mambo, où le climax est atteint quand la petite dévergondée dégueule sur la moquette - Hou Hsiao-Hsien vide des figures déjà vides, Bartas les libère des significations et des regards. Il laisse les fantômes grandir.

Et comme souvent chez le cinéaste, c'est une musique et un immeuble qui donne le monde à voir. L'un des jeunes hommes s'arrête, et observe à travers les fenêtres d'un hôtel de passe deux vieux torse nu, un notable et deux femmes nues, un homme et des pastèques... Une même musique pour toutes ces passions. Là encore, la figure de l'immeuble délimite la vision, mais la précise aussi. L'intimité s'y concentre. On vient du monde, du plein air, du bord de la mer - mais on ne voit vraiment que lorsque la nuit est tombée et qu'une grande façade s'élève devant soi. La musique fait lien entre tous ces fragments. La musique reconstitue l'oeil qui s'était brisé en mille éclats.

Sharunas Bartas termine son film dans les ruines d'un monde ancien. Ses personnages font un feu dans un bunker, des enfants fument et courent dans une cathédrale sans toit, tout le monde marche, se déplace, réinvente une façon d'être là. L'âge du lieu se diffuse, presque gluant, mais la vie persiste, trouve des formes nouvelles dans des architectures anciennes.


mardi 21 décembre 2010

Corridor - Koridorius - Sharunas Bartas

Corridor est l'éloge de nos intérieurs, de ceux qui nous habitent, de nos communautés intimes. Sharunas Bartas construit son film comme un immeuble pour les corps et les visages qui le traversent. La beauté et le mal s'y confondent absolument - de là vient le trouble, le décalage infime mais perceptible entre ce qui pourrait être la réalité et ce qui est la vérité. C'est la manière du cinéaste de traverser la vision, de ne pas s'en contenter. Les enfants font les 400 coups, les pulsions criminelles revêtent une forme d'innocence onirique. Chaque figure du Corridor semble tiraillée par la conscience qu'elle a de son pouvoir de détruire.

Communautés et solitudes. Aller vers l'autre est une question d'architecture. Il faut briser le mur qui nous enveloppe et nous particularise. Il faut le repousser plus loin que soi pour envelopper l'autre de nos crimes, nos fuites et nos passions.

En ville, on commémore quelque chose, on défile sur un pont, on pose des bougies sur le bitume. La ville fait l'écho de ces intérieurs. Elle fait masse et circulation, prolongement des mouvements intimes. Et c'est parce que le point de vue du cinéaste est précis que son film peut ainsi s'ouvrir sur un monde plus vaste.

On est dans le corridor, plus que dans l'immeuble. On est dans le lieu où tout circule. De passage, observant. Les images apparaissent, les figures se mettent en mouvement. Elles ne semblent pas avoir été là de tout temps. Elles font irruption dans le film. C'est la question de l'impermanence qui travaille Bartas. Impermanence des êtres, des sensations, des fêtes, des figures, des désirs.

La fête est le point d'orgue de Corridor, parce qu'elle permet la réunion et le mélange de toutes ces visions, de tous ces corps et ces visages. La communauté se décompartimente. Elle est un peu plus qu'une fête. Elle est la fête qui apparaît lorsque Bartas et Golubeva se rencontrent. De cette fête, il ne restera rien. Chacun repartira de son côté, comme s'il ne s'était rien passé. Ce film aussi est une romance.

mercredi 15 décembre 2010

Indigène d'Eurasie - Sharunas Bartas

Sharunas Bartas s'affranchit de Paulo Branco, et en même temps se libère du carcan étroit dans lequel il avait enfermé son cinéma (forcément magique, mystique, illuminé), qui commençait à sentir la poussière chic, le vieux meuble qui rentre bien dans la case Arte, qui ne dépareille pas du reste.
Avec Indigène d'Eurasie, il fait un film de gangsters où il se met en scène, presque une série d'autoportraits en homme d'affaires esseulé. La grâce n'est pas donnée d'avance. Elle se construit peu à peu. Elle advient. Ainsi la dernière partie du film est-elle une échappée sentimentale surprenante et très inspirée, qui m'a beaucoup fait penser à Philippe Garrel (et à son Vent de la nuit notamment).
Le film traverse les territoires : l'île d'Yeu, Paris, Vilnius, Moscou. Le découpage haché du début renonce à nous laisser comprendre qui est où. Les téléphones portables brouillent les pistes. Certains contrechamps n'en sont pas. Bartas bat les cartes d'un jeu géopolitique, de migrations où les rêves sont toujours ailleurs.
Mais si le cinéaste s'est libéré du vernis chic de ses paulobrancoteries précédentes, il emprunte d'autres impasses : celle du dialogue de film français qui se croit américain, celle du personnage féminin qui voudrait être une femme fatale de film noir mais qui n'est qu'une démonstration de vulgarité. Des erreurs de débutant, dirait-on. Désempaillé, le cinéma de Sharunas Bartas peine à retrouver totalement une contenance.
Il la retrouve malgré tout, avec l'autre personnage féminin, celui de la pute russe et blonde, dont le destin tragique ressemble à un vieux conte. L'histoire entre Bartas et elle est fulgurante, exaltée - et l'un comme l'autre sont des acteurs qu'on prend plaisir à voir ensemble, parce qu'entre eux passe une électricité particulière. Dommage alors qu'il y ait ces allers-retours permanents sur la femme fatale et le marseillais. Si la hachure semble être la figure de style du film, encore faut-il savoir avec quoi hacher.
Quoiqu'il en soit, il est plutôt enthousiasmant de retrouver Bartas vivant et se réinventant.

vendredi 6 août 2010

Seven invisible men - Septyni nematomi zmones - Sharunas Bartas



Ils sont quatre, trois hommes et une femme, ils volent une voiture, et un soir, dans un bar, l'un d'entre eux s'enfuit avec la voiture et retrouve sa maison, sa femme et sa fille, et tous les gens qui y passent.
Il y a des dialogues, presque une histoire, des dialogues qui augmentent le mystère de ce qu'on voit, brouillent encore un peu plus les pistes, n'expliquent rien. Ils éclatent souvent de façon isolée - ce ne sont pas des brèves de comptoir, mais plutôt l'expression de l'entrelacs des vies et des humanités mises en présence, comme lors de cette fête qui finira mal. La parole ne résout rien - c'est un chaos supplémentaire (une preuve du chaos).
Si le début est un road-movie en Crimée, la suite, plus grégaire, plombée, caverneuse, révèle ce que Bartas sait faire de mieux : montrer des gens entre eux, réunir des présences, donner à voir des visages. La première partie embrasse l'univers, la seconde se concentre sur quelques êtres humains.
Ce que cherche Bartas, dans l'humain, dans la figure humaine, c'est l'animalité - ce qu'elle signifie de présence au monde, de rapport au temps et à l'espace. C'est aussi pour cela qu'il filme tant les animaux : il place la barre très haut, il dit à ses acteurs, "tu dois être aussi passionnant à regarder que ce dindon". Et ça fonctionne : ce qu'on voit, avant tout, avant les personnages, avant même les corps, ce sont les présences. Présences du monde et des êtres qui y vivent. Ils les laisse enfler, prendre du poids, de la gravité, puis les abat - fantômes, ils commençaient à hanter ce qu'il nous restait de vivant.


jeudi 5 août 2010

The house - A casa - Sharunas Bartas




Un film en forme de portrait chinois - si tu étais une maison, qui t'habiterait ? - formellement splendide, quelque part entre Andy Warhol, Annie Leibowitz et Jan Saudek. Le problème, par rapport à Saudek et Leibowitz, c'est qu'ici on a quelqu'un qui regarde, un intermédiaire évacuant les questions que de telles images pourraient nous poser, absorbant leur violence et leur sensualité. Tout se passe comme si Bartas n'avait pas assez cru à cette histoire de maison-monde, infiltrant dans ses visions un personnage sans nécessité, jouant constamment l'incrédulité, le désarroi ou l'hallucination, et minimisant ainsi les dimensions dédalesque et psychédélique sans fluo qui font la force du film. On ne peut pas se perdre dans The house, car un acteur joue cette perte pour nous. C'est cette dimension de découverte d'un monde à laquelle je ne crois pas du tout, car tout pourrait être là depuis des siècles et nous sauter au visage sans prévenir (vivre un peu plus, en fait, et moins poser).
Il y a aussi un tic dont je ne sais pas trop quoi penser : le moment musical à l'exact milieu du film, comme dans (tous?) les autres films de Bartas. Est-ce que c'est un repère temporel pour le spectateur, un point de rupture, un entracte, une trouée, ou bien est-ce que c'est parce que le matériau échappe au cinéaste (Saudek est quand même très présent) et qu'il cherche par tous les moyens à poser son empreinte ? Autre impression : ces moments musicaux sont comme des creux dans le film, comme si le film se repliait sur eux, et perdait de sa linéarité pour devenir rond, contenant - le film devient alors comme une boîte à musique, un coffre avec à l'intérieur quelque chose de très précieux et très rare, presque inaudible mais là. En écho, cette presque dernière phrase du film (le film est cerné par deux monologues) : "nous n'allons pas disparaître" - Bartas fabrique-t-il des capsules de survie à usage des gens qu'il aime ?
Enfin, que dire de Carax, Descas et Bruni-Tedeschi ? Si Carax s'amuse, son personnage n'est pas le plus passionnant. Quant aux deux autres, ils semblent s'ennuyer à mourir. Il faut dire que Valeria Bruni-Tedeschi n'avait jamais joué dans un film aussi sale (dans des films à partouzes, oui, mais toujours hygiéniques). Qu'est-ce qu'elle fait là ? La réponse est au début du film : Paulo Branco - le nom apparaît aussi gros que celui de Bartas - a produit le film (et, comme d'habitude, ankylosé un cinéma qui n'avait pas besoin de lui).





jeudi 16 avril 2009

Few of us - Sharunas Bartas


A chaque fois qu'on revoit Few of us, de Sharunas Bartas, on l'habite un peu plus. On habite un peu plus intensément ses paysages, ses ombres, sa neige. On entre dans une nouvelle nuit.
Il y a d'abord une arrivée, celle d'une femme, dans l'Inland d'un pays industrialisé. En hélicoptère, à pied sur les pierriers, en véhicule à chenilles. Cette femme, c'est Katerina Golubeva. Tellurique, les nerfs fragiles, mais tirant de la terre une puissance surhumaine. Elle arrive, donc, dans un village où l'on se déplace à cheval ou en rennes.
Où on ne parle pas.
Où on attend la nuit pour se réunir autour d'un accordéon.
Elle approche ce monde. On ne sait pas ce qu'elle vient faire. On comprend qu'elle ne fera rien de plus que ce que sa liberté lui permet d'entrevoir.
La nuit vient, et, avec elle, une terreur, un effroi, des coups - la précipitation. Quelque chose de chimique dans l'articulation des images-molécules. La nuit les agite et de nouveaux corps se créent.
Il y a des hommes qui veulent du mal à Katerina Golubeva. Il y a en a un qui la suit et semble la protéger - un double masculin et animal, un ange aux yeux noirs et aux traits orientaux. Les démons habitent la nuit. Une femme dort - ses rares dents veillent.
A l'aube, la fuite, sous le ciel couleur chair. Il y avait l'apparence d'un printemps sur le paysage, mais avec la peur, la neige est revenue. Ce n'est pas le Royaume des hommes. La femme se réfugie dans une maison isolée. Elle traverse une rivière. Son corps n'a plus d'équilibre. L'ange la rejoint, mais maintient une distance entre elle et lui. Ils passent un peu de temps là, autour d'une lampe à huile. Un visage, une montagne, un ciel - le cinéma de Sharunas Bartas traque les équivalences, compose avec le visible un temps qui altère.
Quelque chose de violent s'empare peu à peu du film, souterrainement. Une extase, un mouvement s'approchant de la transe chamanique, par la durée des plans, par leur enchaînement sans logique, si ce n'est celle de la course. Le ton n'est pas celui de l'élégie, le temps est sans nostalgie, le regard n'est pas ontologique. C'est autre chose. C'est une transfiguration, naissant d'une suite de figurations concrètes. Un vieillard qui fume, des seins qu'on caresse, le bruit du vent et celui du torrent - ce sont là les espaces habitables. Voir Few of us, c'est comme regarder un ciel plein d'étoiles : le regard en choisit quelques unes et s'y accroche, pour mieux appréhender le vide, l'incertitude divine. L'être est éclaboussé de formes qu'il distingue sans les comprendre. C'est ça, le cinéma de Bartas - une manière de creuser la vision, de sillonner l'espace avec du temps, de représenter le désir par la peur et les coups, tout ce qui nous lie à l'autre et au monde, tout ce qui se reflète du monde dans l'autre - et de mesurer les distances, l'écart de l'inconnaissable.

mercredi 8 avril 2009

Visions of Europe, première partie

un programme de 13 courts-métrages de 5 minutes chacun
une production Zentropa, 2004



The Yellow Tag
réalisation : Jan Troell / Suède


Europe

réalisation : Christoffer Boe / Danmark


Bûs Labi (It'll be fine)
réalisation : Laila Pakalnina / Lettonie


Die Alten Bösen Lieder (the evil old songs)
réalisation : Fatih Akin / Allemagne

Cold Wa(te)r

réalisation : Teresa Villaverde / Portugal


The Miracle

réalisation: Martin Sulík / Slovaquie

Anna viva a Marghera (Anna lives in Marghera)

réalisation : Francesca Comencini / Italie


Nieko Nepraranda Vaikai (children loose nothing)

réalisation : Sharunas Bartas / Lituanie


Room For All

réalisation : C
onstantine Giannaris / Grèce

Prológus

réalisation : Béla Tarr / Hongrie


Invisible State

réalisation : Aisling Walsh / Irlande

Crossroad
réalisation : Malgorzata Szumowska / Pologne

Paris by Night

réalisation: Tony Gatlif / France





J'ai voulu voir ça parce que Bela Tarr disait être très fier du court-métrage qu'il avait réalisé pour ce programme initié par Lars von Trier. Et il a de quoi être fier. Les trois premières minutes de son Prologue sont bouleversantes. C'est la même musique que dans Satantango. C'est un travelling sur une file d'attente devant une soupe populaire. Il a filmé des visages, il a filmé l'attente, le regard fixe, les barbes, les grattements, les signes de patience et d’impatience, et tous ces gens immobiles sont, à cause du travelling, transportés vers la droite de l'écran. On a l'impression qu'ils disparaissent, qu'ils sont entraînés sur un tapis roulant qui va dans la mauvaise direction. C'était magnifique, j'en avais les larmes aux yeux, jusqu'à ce qu'on atteigne la petite fenêtre où une jeune fille distribue les soupes et que la caméra se fixe - là, j'avais l'impression de voir une publicité (Knorr).

(Non, c'est un peu plus que ça. Ce qui m'a gêné la première fois, je crois que c'est le sourire de la jeune fille. Je me suis arrêté à ce sourire. Mais la véritable fin du film, c'est son générique. Bela Tarr inscrit là tous les noms de tous les 'acteurs' de la file d'attente. Ils sont rares, les réalisateurs de Visions of Europe à avoir pris cette peine. La plupart se sont contentés d'inscrire leur nom et d'empocher la suvention. Bela Tarr, lui, est un cinéaste éthique.)

Le court-métrage de Bela Tarr est néanmoins le plus beau de tous, à égalité avec celui de Sharunas Bartas, parce que ce sont les deux seuls cinéastes du lot à ne pas avoir fait de l'Europe un sujet (même si on peut interpréter Prologue comme une métaphore, sur la fin - et c'est bien ce qui coince d'ailleurs) - ce sont les deux seuls qui savent qu'ils parleront toujours de l'Europe, quoiqu'ils filment, de par leur nature-même de cinéastes européens. Ce sont les deux seuls à ne pas avoir chargé de signes supplémentaires l'européanité de leur travail. En fait, il est impossible de ne pas parler de l'Europe, dès lors qu'on tourne en Europe.
Et ça, je crois, c'est quelque chose qui ne viendrait même pas à l'idée des Américains, de décider de parler de l'Amérique. Ce n'est pas une décision, c'est un fait. Mais il y aurait peut-être une distinction à faire entre parler de et dire quelque chose de.


Sharunas Bartas, lui, se concentre sur trois enfants autour d'une rivière, une bagarre, un baiser, un nez qui saigne, un bateau de papier, des grenouilles étoilées. C'est splendide. En cinq minutes, c'est tout un monde qui naît et qui d'un coup nous échappe, mais qui existera toujours. C'est la force de son cinéma je crois (même si ça fait très longtemps que je n'ai rien vu de lui), de rendre éternelles des choses très fragiles, une lumière, un paysage, un temps, des corps.

Le film de Teresa Villaverde, à la limite, est regardable. On ne sait pas ce qu'elle filme, quelle est la situation qu'elle nous propose de découvrir. Ce sont des policiers sur une plage la nuit qui trouvent des gens cachés dans l'eau, et d'autres morts. Les gens cachés sont blancs et les morts sont noirs. Les blancs sont conduits au commissariat et les policiers relèvent leurs empreintes digitales. On n'en saura pas plus. Tant mieux. Mais c'est esthétiquement un peu chichiteux.

Esthétiquement chichiteux aussi, les Tony Gatlif et Fatih Akin. Fatih Akin réalise ni plus ni moins qu'un clip, où une affreuse chanteuse s'empare d'un texte de Heine sur une musique de Schumann. C'est immonde, c'est du noir et blanc granuleux façon Mondino, ça se passe dans un théâtre à l'italienne, il y a des superpositions d'images, et d'un seul coup ça passe en couleurs et ça chante en turc, et puis ça reprend, l'allemand, le noir et blanc... bref, infâme. Tony Gatlif, lui, refait Amélie Poulain avec trois clandestins. Là encore, c'est en noir et blanc. L’un des personnages est blessé, et, tout de suite, deux Parisiennes de Montmartre accourent auprès de lui pour appeler l’ambulance. A la fin, les trois compères envoient une carte postale de Paris à leurs familles, tandis qu'on entend un air de bal musette. Ca se voudrait sans doute ironique. Mais c'est surtout très con. Je ne parle même pas du Christopher Boe, qui a dû coûter très cher et vraiment ce n'était pas la peine. C'est creux, c'est du scénario, ça ne vit pas une seule seconde - c'est l'histoire d'un bureaucrate qui essaie de prononcer le mot "Europe" en anglais et qui n'y arrive pas, il dit "Yuhup", et évidemment à un moment il nous explique qu'il n'y arrive pas parce que ça ne représente rien pour lui (des fois que...).

Le court-métrage de Leila Pakalnina (Lettonie), est moins pire que les autres. Elle cadre quelques personnes dans la rue, qui posent comme pour une photographie, en tentant de se tenir immobiles, puis saluent le cameraman et s'en vont. Là, il y a un petit trouble, mais c'est bien gentillet.

Francesca Comencini, elle, fait le petit portrait d'une jeune fille étudiant la pollution des eaux près des industries textiles. Ca finit sur un message écolo bien lourd, et ça me gonfle. Ca me gonfle d'autant plus que les films écolos prolifèrent ces derniers temps ('Nous resterons sur terre' et autres conneries). Dans les salles de cinéma, pendant les bande-annonces, en ce moment, on ne voit que ça. Ca, et des films pour enfants. Finalement, le film écolo, c'est le film pour adultes. Chaque âge a son fléau.

Jan Troell, le Suédois, a fait un truc super-énervé sur le marquage des vaches et des moutons européens. A la fin, il nous explique que six vaches ont été tuées parce qu'elles n'étaient pas marquées selon les normes européennes. Et il est tellement énervé que ça en devient presque drôle.

Dans le rayon bonnes oeuvres on trouve l'Irlandais Aisling Walsh, qui fait acte de repentance quant au traitement des immigrés dans un monologue poussif et cultivé (citation de Beckett, mention de Joyce), et aussi la Grecque Constantine Giannaris, qui nous montre une quinzaine d'étrangers vivant en Grèce et déblatérant des banalités sur leur situation, leurs difficultés, et la chance qu'ils ont de vivre dans un pays aussi évolué (des trucs du genre "pour moi la Grèce, c'est l'Europe" , "il y a toujours une méfiance vis-à-vis des Chinois", "à Athènes il y a de bons théâtres") - toutes ces petites personnes sont dispatchées dans l'écran sous forme de kaléidoscope, chacun sa case, ça fait peur, je n'ai même pas pu aller jusqu'au bout.

Et puis il y a les irrécupérables, le Slovaque Martin Sulik qui nous rejoue l'air de rien dans une fiction proprette l'Immaculée Conception (la Vierge moderne touche une tasse, la tasse s'envole - et pour bien appuyer tout ça la statue de la Vierge mythique regarde la tasse s'envoler), et la Polonaise Malgorzata Szumowska, qui nous montre une statue du Christ au croisement de deux chemins et tous les gens qui passent près d'elle, jusqu'à ce qu'on remplace la vieille statue usée par une statue plus colorée, et que la caméra s'envole très très haut, délaissant la Terre, délaissant ce lieu, autrefois Saint, aujourd'hui mécréant. J’imagine la grue qu’il a fallu déplacer jusque là, toute l’équipe technique, le producteur méfiant, la réalisatrice inquiète, tout ça pour un petit plan ridicule, vu déjà cent mille fois, et déjà cent mille fois ridicule - j’imagine ça et ça me fait rire.

...

ajout : je ne prendrai pas la peine de parler de la deuxième partie de cette collection, elle est juste minable (exceptés Theo Van Gogh et Aki Kaurismaki), je pensais que ce programme serait l'occasion de découvrir des cinéastes peu connus, pas distribués en France, mais non, ce sont toujours les grands noms qui s'en sortent, le reste est réalisé sans talent, sans désir, des fictions faites sur le mode dénonciation/promotion.
Je ne parlerai pas non plus du court du formaliste Greenaway, parce que ça n'est rien d'autre qu'une pesante fantaisie symboliste d'extrême-droite.



...

Mais il faut que j'en parle quand même.
Ce sont des gens qui prennent une douche sous un unique pommeau. Ils ont tous un drapeau peint sur le ventre ou dans le dos. Ils symbolisent un pays. D'abord ce sont les pays fondateurs, ensuite ce sont les douze, et puis viennent les autres. Les autres (ceux de l'Est) regardent batifoler les douze, restent en retrait de la douche, et finalement s'avancent - mais là, il n'y a plus d'eau qui sort du pommeau. Greenaway filme alors les drapeaux un peu délavés sur les ventres mouillés. On aura compris la symbolique : l'arrivée des pays de l'Est dans l'Union Européenne, c'est la perte de l'identité nationale.
A cela s'ajoute le fait que tout le monde est vieux ou gros, sauf la porteuse du drapeau anglais, jeune, svelte, sensuelle.
Voilà donc Peter Greenaway.

mercredi 27 décembre 2000

en 1996, dix films

1. Few of us – Sharunas Bartas
2. L’abécédaire de Gilles Deleuze – Pierre-André Boutang
3. Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) – Arnaud Desplechin
4. Casino – Martin Scorsese
5. No sex last night – Sophie Calle
6. Crash – David Cronenberg
7. Breaking the waves – Lars von Trier
8. Dead man – Jim Jarmusch
9. For ever Mozart – Jean-Luc Godard
10. Y aura-t-il de la neige à Noël ? – Sandrine Veysset

mardi 26 décembre 2000

en 1995, dix films

1. Corridor – Sharunas Bartas
2. Kingdom I – Lars von Trier
3. Out of the present - Andrei Ujica
4. Clean, shaven – Lodge Kerrigan
5. L’antre de la folie – John Carpenter
6. Le garçu – Maurice Pialat
7. Au travers des oliviers – Abbas Kiarostami
8. Kids – Larry Clark
9. Underground – Emir Kusturica
10. Sur la route de Madison – Clint Eastwood

vendredi 22 décembre 2000

en 1991, dix films

1. Les amants du Pont-Neuf – Leos Carax
2. Close up – Abbas Kiarostami
3. Twin Peaks, la série – David Lynch’s team
4. Et la vie - Denis Gheerbrant
5. Trois jours – Sharunas Bartas
6. La belle noiseuse – Jacques Rivette
7. La vie des morts – Arnaud Desplechin
8. Alice - Woody Allen
9. La cabale des oursins – Luc Moullet
10. A scene at the sea – Takeshi Kitano

jeudi 21 décembre 2000

en 1990, dix films

1. Bouge pas, meurs, et ressuscite – Vitali Kanevski
2. Sailor et Lula - David Lynch
3. Où est la maison de mon ami ? – Abbas Kiarostami
4. Echos d’un sombre empire – Werner Herzog
5. En mémoire d’un jour passé – Sharunas Bartas
6. Rez de chaussée - Igor Minaev
7. The second circle – Alexandre Sokurov
8. King of New York – Abel Ferrara
9. La liberté c’est le paradis – Sergei Bodrov
10. Drugstore cowboy - Gus van Sant