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vendredi 5 décembre 2008

La chose d'un autre monde - The thing from another world - Christian Nyby / Howard Hawks


En 1951, Howard Hawks produit La chose d'un autre monde. Mais il semble en être bien plus que le producteur. Son style, ses thèmes, tout est dans ce film, pourtant réalisé par Christian Nyby.
L'histoire est simple. Quelque part au Pôle Nord, une soucoupe volante s'écrase. La base militaire est avertie. Une petite équipe se forme, secondée par quelques scientifiques, pour partir à la recherche de la soucoupe.
La chose d'un autre monde n'a rien d'un film de terreur. Le suspense est bien mené, mais ce n'est pas ce qui retient notre attention. Ce qui importe, avant toute chose, comme dans tous les films de Howard Hawks, ce sont les relations humaines. La façon dont un personnage existe à l'écran, dans un lieu et une communauté définis. Aussi voit-on des hommes qui jouent aux cartes, se rasent, ou roulent des cigarettes. Observant la trace que la soucoupe a laissé sur la glace, un scientifique s'exclame : "On dirait une bouteille !" Dans les moments les plus tendus, il y a toujours beaucoup de tendresse qui circule, un humour, un désir d'être ensemble.
Le ton est badin, l'humeur est au marivaudage. Le capitaine est amoureux d'une femme, qui se moque de lui, de son inaptitude à aimer, à se défaire du rôle qui lui est imparti. Cette femme est magnifique. Libre, joueuse, elle tient mieux l'alcool que le sévère capitaine. C'est elle qui la première fera une vraie déclaration, après avoir attaché son amant à une chaise. Et elle ne consentira à l'épouser que s'il cesse de donner des ordres.
Plus un film sur l'amour, donc, qu'un film de science-fiction au sens convenu du terme. A moins de considérer cette chose venue d'un autre monde comme l'amour lui-même, comme cet inconnu redouté. Abattre le monstre, pour se libérer de la peur.

jeudi 20 novembre 2008

La dame du vendredi - His girl friday - Howard Hawks



C'est un petit théâtre d'événements intimes et municipaux.
Une journaliste revient annoncer à son ex-mari, directeur du canard pour lequel elle travaillait, qu'elle se remarie le lendemain. Le lendemain, date de l'exécution d'un homme, sombrement liée aux prochaines élections.
Trois suspenses coexistent : Rosalind Russell retombera-t-elle sous le charme de Cary Grant, le meurtrier sera-t-il pendu ou sa folie sera-t-elle prouvée, le maire véreux sera-t-il réélu ? Evidemment, les trois intrigues résonnent : le mariage est un arrêt de mort, et un trafic d'influences (on a déjà vu ça chez Howard Hawks).
On est comme au théâtre. Les acteurs ont le chic pour s'envoyer la réplique côte à côte face caméra. Les gestes sont excentriques. Les piques fusent. Un flot incessant de paroles qui s'enjambent, de mensonges qui s'aggravent. Sans champ/contre-champ, juste de modestes (mais brusques) recadrages.
C'est peut-être le film le plus cynique d'Howard Hawks, le plus désillusionné. Tout confine ici à l'abjection, jusqu'au suicide sec et sans appel d'une jeune femme humiliée, comme une trouée dans le récit comique, aussitôt recouverte par quelque dialogue éclatant et quelque gesticulation. Dans ce flux d'images plein d'à-coups, une tragédie s'oublie vite. Nul cas de l'émotion. On va jusqu'à fermer la porte sur un ressort mélodramatique puissant. Où Hawks pourrait nous émouvoir, quand le nouveau mari de Rosalind Russell retrouve sa mère et lui explique sa situation désastreuse, un journaliste passe et fait disparaître les deux personnages, figurines d'un autre film, parodies du bon sentiment se jouant sur une autre scène.

mardi 11 novembre 2008

Train de luxe - Twentieth Century - Howard Hawks



Il y a des films qu'il vaut mieux ne pas ressortir. Train de luxe est de ceux-là. Pochade antisémite - on rit de traîtres qu'on appelle Judas, de metteurs en scène dont le vrai nom est enfin révélé (Mendelbaum, ah ah !), de grand juifs à barbes longues qui rêvent de jouer les bourreaux de Jésus, de Juifs cupides qui crient "gimme gimme gimme" dès qu'on leur met vingt dollars sous le nez... et j'en passe - ce film est une abomination. Hawks était visiblement connu pour ça. Lauren Bacall, dans son autobiographie, avait écrit à ce sujet. Ca me fait beaucoup de peine.

Le sport favori de l'homme - Man's favorite sport ? - Howard Hawks



Une comédie d'Howard Hawks digne des plus grands Billy Wilder ou Blake Edwards. C'est très 'sixties', absol
ument délirant, rythmé, hilarant, bien interprété, avec des moments de mise en scène inspirés (notamment un baiser interrompu par une séquence en noir et blanc de deux trains qui s'entrechoquent, sur l'air de la Walkyrie - et une fin en forme de testament joyeux). Le bonhomme avait 68 ans, et s'amusait à filmer un ours conduisant une motocyclette et des parties de pêche d'une inventivité très slapstick. Je dis que le film est sixties, mais ça ne veut pas dire qu'il est vieillot - il reste très moderne, mais il témoigne aussi du parfum de liberté de cette époque, notamment au travers d'un personnage féminin succulent, et d'une mise au rencard de la valeur mariage.


Hatari ! - Howard Hawks

Hatari !, de Howard Hawks, est un film qui redonne à éprouver la joie simple de voir des corps entrer et sortir du champ. Mystère de la présence (humaine et animale : mystère de la vie et de son mouvement). C'est aussi un film cosmopolite, où quelques "captureurs" d'animaux sauvages, américains, irlandais, français, italiens, allemands, se réunissent dans la savane et partagent une saison, un temps, un lieu, quelques aventures au gré des commandes des zoos. Un homme brisé, John Wayne - un pilote de course qui a fait une mauvaise chute - un Indien qui se méfie des rhinocéros - un savant fou et vieux garçon - un mystérieux français (Gérard Blain, le père de Paul) - une jeune fille devenue femme - une photographe en robe et talons hauts - ce 'petit monde' est un vrai monde - ils chantent ensemble, dansent, boivent, partent à la chasse. Ils vivent ensemble - et le terme "ensemble" a une signification sublime dans ce film.
C'est incroyable ce que les personnages se donnent, la vie qui émane d'eux - vie non réaliste, absolument fantaisiste, romanesque - et c'est là le tour de force du cinéaste, jamais banal, mais toujours généreux, toujours vrai plutôt que conforme. Hawks ne triche pas. Mais il demande beaucoup.

Et les animaux, donc. Ils jouent un rôle central chez Hawks, dans l'échange des désirs, dans la connaissance de l'autre, dans la naissance de l'amour. Le film débute par une chasse au rhinocéros. Hawks prend son temps et livre des plans parmi les plus simples et les plus beaux, d'une énergie folle. La course aux girafes, notamment, est éblouissante. Et les trois éléphanteaux qui se baladent sur de la musique pop (très belle musique, au passage) ravit. C'est du cinéma d'action, mais pas du cinéma d'effets. Le suspense naît d'une attention toute particulière au temps et aux motivations profondes des êtres, pas d'un enchaînement rapide de plans qui bougent. C'est sublime.

La rivière rouge - Red River - Howard Hawks



La rivière rouge s'ouvre sur un déchirement. Une scène d'amour parmi les plus belles et les plus tragiques du cinéma de Hawks. John Wayne, ce fallot, laisse derrière lui la femme qu'il aime pour élever des vaches au Texas, convaincu que les sentiments entraveraient le travail nécessaire à son immense entreprise. La femme pleure, se débat, fait une déclaration des plus vibrantes, mais Wayne, droit dans ses bottes, ne se résout au final qu'à lui offrir le bracelet de sa mère, et il l'abandonne. Le film va suivre l'itinéraire de ce bracelet. Et s'acharner à déjouer la tragédie en conjurant la loi des pères. Sublime portrait d'un John Wayne tourmenté, nerveux, trop dur - complété par la performance jamesdeanesque du très beau Montgomery Cliff. Le film aligne ce qu'on a longtemps considéré comme un sous-texte homosexuel. Mais c'est bien plus que ça. L'homosexualité y est si flagrante qu'elle en devient un sujet de comédie, et donc un thème en soi.
L'homosexualité, pour Hawks, chez qui la femme engendre souvent le désordre et la peur, c'est le refuge du même. Mais elle n'est pas le point final de l'histoire. Elle en est le passage, le temps de latence - avant l'amour, qui viendra, lors d'une scène magnifique où l'élue de Montgomery Cliff (Joanne Dru, extraordinaire présence en quelques scènes seulement) sera transpercée par une flèche (ou quand la mythologie du far west rejoint la mythologie grecque). Plus qu'un western homosexuel, Red River est un film d'initiation, d'apprentissage - un passage d'armes entre un père (Wayne) et son fils adoptif (Cliff), lequel aura le courage de manier "l'arme" différemment - au risque de perdre l'amour de son père - et de perdre son bracelet.
C'est pour moi le plus beau et le plus profond film d'Howard Hawks, parce qu'il embrasse dans un même élan tragédie, comédie, western, drame psychologique, et comédie romantique. Le plus ambitieux et le plus libre.

El Dorado - Howard Hawks



Hawks résout, une nouvelle fois, toutes les questions que posent son film, non par le scénario (quasiment absent), mais par la mise en scène. El Dorado est plein de divagations, de moments justes mais détonants. Les comédiens sont merveilleusement dirigés (Mitchum, Wayne, Caan - mais aussi les femmes : Charlene Holt et Michelle Carey), et c'est sans doute un cliché de dire ça mais il n'y a rien de plus sexuel qu'un western. L'écran est rempli de désir, un désir travesti en violence, en pudeur, en éclats de rires soudains et pas vraiment opportuns ni explicités.
Hawks ne nous prend pas par la main, il nous fait confiance. Il fait confiance au cinéma. A sa force plus évocatrice que discursive. Il nous entraîne dans une ballade magique, qui scelle l'amitié entre deux cowboys vieillissants, en la mettant à l'épreuve. C'est un peu l'effet : "et voici une nouvelle aventure de..." On a l'impression de connaître ces personnages, de les avoir suivis, toute notre vie, sans pour autant que leur passé soit longuement évoqué (une phrase, une blague, à peine, discrète).
Le personnage de Charlene Holt (Maudie) est en ce sens absolument miraculeux - elle est la seule à oser mettre des mots sur les actions présentes et leurs implications émotionnelles, et elle souffre de ne pouvoir partager ça avec quiconque - tandis que tout le monde est pris dans l'action, elle est forcée de rester un peu à l'écart. Elle apparaît peu, mais à chaque fois pour l'essentiel. Le spectateur sait qu'elle sait qu'ils savent. Et c'est elle, d'ailleurs, qui amène la résolution de l'intrigue : c'est grâce à elle que ces très beaux personnages apprennent à dialoguer. Quel tact, quelle beauté ! El Dorado nous donne ce sentiment-là : de pouvoir un jour évoluer doucement dans le monde, avec les autres, doucement, par amour, par amitié, plein de la force de ces liens.