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samedi 14 janvier 2012

Le cheval de Turin - Bela Tarr - A Torinoi Lo

Au fond, Le cheval de Turin, c’est un film-Facebook. On a tous cliqué I like sur la page officielle de Bela Tarr, alors il nous a pris pour ce que nous sommes : des admirateurs. Et lui, il a cliqué I like sur la page officielle de Nietzsche, et il en a fait un film pour qu’on clique à notre tour. D’ailleurs, il nous donne un bel aperçu de la pensée de Nietzsche en trois minutes et quelques mots-clés, avec la visite d’un poivrot venu changer son statut en direct. Et puis, ce qu’il y a de bien, c’est qu’en gros Bela Tarr, pas du tout poseur, nous explique que Nietzsche on n’a pas compris et qu’on ne comprendra jamais. D’accord. Merci. Toi-même. On sait bien que le cinéma n'a pas de vocation pédagogique, mais il a au moins celle d'inventer. Or Bela Tarr ne fait plus que du Debord lyophilisé pour cinéphiles déprimés, où on mange des patates avec les doigts pour dire à quel point c'est nul la vie le monde le temps qui passe, et pour le dire de façon 'organique'.

On dirait un film fait avec le dégoût du cinéma plus qu'avec celui de la vie. On dirait que dans chaque plan le cinéaste nous dit : « le cinéma c’est pour les nazes, j’aurais préféré être peintre ». Non seulement il n’y a aucune modestie là-dedans, mais en plus il y a un problème : le temps, dans les plans du dernier film de Bela Tarr, ne passe pas, ne traverse pas l'image. Rien ne transforme celle-ci, posée d’emblée comme immuable. Chaque plan est la vision d’un auteur qui s’y croit, qui se la joue définitive et sans appel, mais qui a oublié la notion de durée – ou, plus précisément, qui a fini par croire que la durée n’était là que pour imposer la vision dans la rétine du spectateur soumis. Rien ne la fait bouger. Tout est l’œuvre du maître, sa vision réalisée, mais rien ne s’y passe, rien ne survient. Les plans sont beaux, mais leur beauté s’effiloche, à la manière de ce plan sur un drap blanc fraîchement étendu sur une corde à linge et présentant quelques plis – on les voit, c’est superbe, ça pourrait être une belle ponctuation, mais le cinéaste laisse traîner tout ça, et il n’y a plus de corps dans son film, il n’y a plus qu’une galerie de non-tableaux, de peinture contrariée. Un film qui aurait préféré faire comme le cheval : ne pas bouger.

Bela Tarr a besoin de six jours et deux heures vingt pour éteindre la lumière. C’est trop. Surtout quand on sait qu’éteindre la lumière signifie « fin du monde ». Victor Sjostrom, lui, dans Le vent, n’a besoin que d’une heure et demie et d’aucune musique pour atteindre le même point, sans l’emphase, sans l’écran noir.
Un comble : Bela Tarr montre la répétition pour nous dire qu’il y a répétition. Chantal Akerman, elle, n’a besoin que d’une journée de la vie de Jeanne Dielman pour nous montrer l’insupportable ennui – et en prime, avec les deux journées qui suivent, elle propose la Révolution, pas l’écran noir de dernière année d’études cinématographiques, 20/20 à la dissertation dont le sujet était "quelle représentation feriez-vous de la fin du monde ?"
Sur son compte Facebook, Bela Tarr a écrit : « j’arrête le cinéma ». La fin de son film ressemble à son dernier statut. Nous pensons désormais en statuts. Nous ne produisons plus que des statuts. Nous ne pouvons plus rien inventer, et la seule question qui tient, c’est : rester sur Facebook ou pas ? Mais que Bela reste ou parte, rien ne changera, les aphorismes nietzschéens auront été changés en statuts.
Le film est d'ailleurs construit comme une série de statuts : Bela Tarr en ras-le-bol de tirer sa charrette, Bela Tarr déteste les patates chaudes, Bela Tarr a un bras ankylosé, Bela Tarr se lève, Bela Tarr n’aime pas les gitans, Bela Tarr va chercher de l’eau au puits, Bela Tarr lutte contre l'illetrisme, Bela Tarr boit un canon, Bela Tarr ne trouve plus d’eau dans le puits, Bela Tarr veut se tirer d’ici, Bela Tarr revient, Bela Tarr aime tellement peu les patates chaudes qu’il ne les fait plus cuire, Bela Tarr éteint la lumière, Bela Tarr arrête le cinéma. Mais le statut est un statisme que ce cinéma d’esthète peine à faire vivre.

On s’est beaucoup moqué de Tree of life, mais le film proposait beaucoup de choses. Là, ce qu’il se passe dans Le cheval de Turin, c’est une idée très belle : Nietzsche devenu fou et relégué chez sa soeur, nous sommes restés du côté du cheval, et l’Humanité, de laquelle Nietzsche a été retranché, est sortie du plan d’immanence, du plan de coupe dans le chaos qui avait éveillé sa conscience. Mais on n’y est pas beaucoup entré, dans l’immanence – on n’en a rien vu. On n’a pas eu accès à ces mouvements infinis qui le régissent. Tout s’est passé comme si Bela Tarr avait confondu l’infini et la répétition. Regrettera-t-on les patates chaudes ? Alors c’est ça, vivre ? Ecraser des patates ? C’est cette pensée ultime qu’on atteint quand on a l’impression d’être devenu un maître et qu’on se dit qu’il est temps de se retirer ?
Beaucoup de films ont tourné autour des questions d’arbre et et d’horizon cette année. Infranchissable et perché chez Bela Tarr, bas et confondu chez Kelly Reichardt dans La dernière piste. Kelly Reichardt a trouvé l’éternel retour, tandis que Bela Tarr filme encore en gros plan la roue d’une charrette – il me semblait pourtant qu’on en avait fini avec le symbolisme.
Il y a de belles choses, notamment ce qui concerne le cheval, et cette scène où on est enfermé dans l’écurie avec lui – il y a aussi ces pertes d’appétit de chacun, mais ça ne suffit pas. Arrêter le cinéma avec ça ? Je crois que Bela Tarr, plutôt que de trouver une fin dans l’infini, a simplement perdu l’appétit.

samedi 31 décembre 2011

mercredi 16 mars 2011

les années 90

Onze indispensables :

Bouge pas, meurs et ressuscite - Vitali Kanevski
Close-up - Abbas Kiarostami
Few of us - Sharunas Bartas
Khroustaliov ma voiture - Alexei Guerman
L'abécédaire de Gilles Deleuze - Pierre-André Boutang
Le songe de la lumière - Victor Erice
Les amants du Pont-Neuf - Leos Carax
Les idiots - Lars von Trier
Lost Highway - David Lynch
Sailor et Lula - David Lynch
Satantango - Bela Tarr

Quelques essentiels (22) :

Chronique d'une disparition - Elia Suleiman
Clean, shaven - Lodge Kerrigan
Corridor - Sharunas Bartas
Echos d'un sombre empire - Werner Herzog
En mémoire d'un jour passé - Sharunas Bartas
En présence d'un clown - Ingmar Bergman
Et la vie - Denis Gheerbrant
Hélas pour moi - Jean-Luc Godard
L'arbre, le maire et la médiathèque - Eric Rohmer
L'hôpital et ses fantômes - Lars von Trier
L'humanité - Bruno Dumont
La vie de Jésus - Bruno Dumont
Le goût de la cerise - Abbas Kiarostami
Le vent de la nuit - Philippe Garrel
Level Five - Chris Marker
Moe no suzaku - Naomi Kawase
Où est la maison de mon ami ? - Abbas Kiarostami
Out of the present - Andrei Ujica
Petit Dieter doit voler - Werner Herzog
Rez-de-chaussée - Igor Minaiev
Twin Peaks - David Lynch
Twin Peaks, la série

Et d'autres superbes (42) :

A brighter summer day - Edward Yang
Body snatchers - Abel Ferrara
Casino - Martin Scorsese
Cerro Torre, le cri de la roche - Werner Herzog
Charisma - Kiyoshi Kurosawa
Comment je me suis disputé... (ma vie sexuelle) - Arnaud Desplechin
Contact - Robert Zemeckis
Conte d'automne - Eric Rohmer
Conte d'hiver - Eric Rohmer
Docteur Chance - FJ Ossang
El valley centro - James Benning
Et la vie continue - Abbas Kiarostami
Eyes wide shut - Stanley Kubrick
Happy together - Wong Kar Wai
Jackie Brown - Quentin Tarantino
Journal intime - Nanni Moretti
L'antre de la folie - John Carpenter
L'esprit de Caïn - Brian de Palma
L'impasse - Brian de Palma
La belle noiseuse - Jacques Rivette
La rivière - Tsai Ming Liang
La sentinelle - Arnaud Desplechin
La vie des morts - Arnaud Desplechin
Le garçu - Maurice Pialat
Le pouvoir de la province du Kangwon - Hong Sang Soo
Leçons de ténèbres - Werner Herzog
Les rebelles du dieu néon - Tsai Ming Liang
Minuit dans le jardin du bien et du mal - Clint Eastwood
My own private Idaho - Gus van Sant
New Rose Hotel - Abel Ferrara
Pages cachées - Alexandre Sokourov
Pulp fiction - Quentin Tarantino
Secret défense - Jacques Rivette
Serial mother - John Waters
Smoking & No smoking - Alain Resnais
Snake eyes - Abel Ferrara
The hole - Tsai Ming Liang
The king of New York - Abel Ferrara
The second circle - Alexandre Sokourov
Trois jours - Sharunas Bartas
Utopia - James Benning
Xiao Wu, artisan pickpocket - Jia Zhang-Ke

mercredi 8 avril 2009

Visions of Europe, première partie

un programme de 13 courts-métrages de 5 minutes chacun
une production Zentropa, 2004



The Yellow Tag
réalisation : Jan Troell / Suède


Europe

réalisation : Christoffer Boe / Danmark


Bûs Labi (It'll be fine)
réalisation : Laila Pakalnina / Lettonie


Die Alten Bösen Lieder (the evil old songs)
réalisation : Fatih Akin / Allemagne

Cold Wa(te)r

réalisation : Teresa Villaverde / Portugal


The Miracle

réalisation: Martin Sulík / Slovaquie

Anna viva a Marghera (Anna lives in Marghera)

réalisation : Francesca Comencini / Italie


Nieko Nepraranda Vaikai (children loose nothing)

réalisation : Sharunas Bartas / Lituanie


Room For All

réalisation : C
onstantine Giannaris / Grèce

Prológus

réalisation : Béla Tarr / Hongrie


Invisible State

réalisation : Aisling Walsh / Irlande

Crossroad
réalisation : Malgorzata Szumowska / Pologne

Paris by Night

réalisation: Tony Gatlif / France





J'ai voulu voir ça parce que Bela Tarr disait être très fier du court-métrage qu'il avait réalisé pour ce programme initié par Lars von Trier. Et il a de quoi être fier. Les trois premières minutes de son Prologue sont bouleversantes. C'est la même musique que dans Satantango. C'est un travelling sur une file d'attente devant une soupe populaire. Il a filmé des visages, il a filmé l'attente, le regard fixe, les barbes, les grattements, les signes de patience et d’impatience, et tous ces gens immobiles sont, à cause du travelling, transportés vers la droite de l'écran. On a l'impression qu'ils disparaissent, qu'ils sont entraînés sur un tapis roulant qui va dans la mauvaise direction. C'était magnifique, j'en avais les larmes aux yeux, jusqu'à ce qu'on atteigne la petite fenêtre où une jeune fille distribue les soupes et que la caméra se fixe - là, j'avais l'impression de voir une publicité (Knorr).

(Non, c'est un peu plus que ça. Ce qui m'a gêné la première fois, je crois que c'est le sourire de la jeune fille. Je me suis arrêté à ce sourire. Mais la véritable fin du film, c'est son générique. Bela Tarr inscrit là tous les noms de tous les 'acteurs' de la file d'attente. Ils sont rares, les réalisateurs de Visions of Europe à avoir pris cette peine. La plupart se sont contentés d'inscrire leur nom et d'empocher la suvention. Bela Tarr, lui, est un cinéaste éthique.)

Le court-métrage de Bela Tarr est néanmoins le plus beau de tous, à égalité avec celui de Sharunas Bartas, parce que ce sont les deux seuls cinéastes du lot à ne pas avoir fait de l'Europe un sujet (même si on peut interpréter Prologue comme une métaphore, sur la fin - et c'est bien ce qui coince d'ailleurs) - ce sont les deux seuls qui savent qu'ils parleront toujours de l'Europe, quoiqu'ils filment, de par leur nature-même de cinéastes européens. Ce sont les deux seuls à ne pas avoir chargé de signes supplémentaires l'européanité de leur travail. En fait, il est impossible de ne pas parler de l'Europe, dès lors qu'on tourne en Europe.
Et ça, je crois, c'est quelque chose qui ne viendrait même pas à l'idée des Américains, de décider de parler de l'Amérique. Ce n'est pas une décision, c'est un fait. Mais il y aurait peut-être une distinction à faire entre parler de et dire quelque chose de.


Sharunas Bartas, lui, se concentre sur trois enfants autour d'une rivière, une bagarre, un baiser, un nez qui saigne, un bateau de papier, des grenouilles étoilées. C'est splendide. En cinq minutes, c'est tout un monde qui naît et qui d'un coup nous échappe, mais qui existera toujours. C'est la force de son cinéma je crois (même si ça fait très longtemps que je n'ai rien vu de lui), de rendre éternelles des choses très fragiles, une lumière, un paysage, un temps, des corps.

Le film de Teresa Villaverde, à la limite, est regardable. On ne sait pas ce qu'elle filme, quelle est la situation qu'elle nous propose de découvrir. Ce sont des policiers sur une plage la nuit qui trouvent des gens cachés dans l'eau, et d'autres morts. Les gens cachés sont blancs et les morts sont noirs. Les blancs sont conduits au commissariat et les policiers relèvent leurs empreintes digitales. On n'en saura pas plus. Tant mieux. Mais c'est esthétiquement un peu chichiteux.

Esthétiquement chichiteux aussi, les Tony Gatlif et Fatih Akin. Fatih Akin réalise ni plus ni moins qu'un clip, où une affreuse chanteuse s'empare d'un texte de Heine sur une musique de Schumann. C'est immonde, c'est du noir et blanc granuleux façon Mondino, ça se passe dans un théâtre à l'italienne, il y a des superpositions d'images, et d'un seul coup ça passe en couleurs et ça chante en turc, et puis ça reprend, l'allemand, le noir et blanc... bref, infâme. Tony Gatlif, lui, refait Amélie Poulain avec trois clandestins. Là encore, c'est en noir et blanc. L’un des personnages est blessé, et, tout de suite, deux Parisiennes de Montmartre accourent auprès de lui pour appeler l’ambulance. A la fin, les trois compères envoient une carte postale de Paris à leurs familles, tandis qu'on entend un air de bal musette. Ca se voudrait sans doute ironique. Mais c'est surtout très con. Je ne parle même pas du Christopher Boe, qui a dû coûter très cher et vraiment ce n'était pas la peine. C'est creux, c'est du scénario, ça ne vit pas une seule seconde - c'est l'histoire d'un bureaucrate qui essaie de prononcer le mot "Europe" en anglais et qui n'y arrive pas, il dit "Yuhup", et évidemment à un moment il nous explique qu'il n'y arrive pas parce que ça ne représente rien pour lui (des fois que...).

Le court-métrage de Leila Pakalnina (Lettonie), est moins pire que les autres. Elle cadre quelques personnes dans la rue, qui posent comme pour une photographie, en tentant de se tenir immobiles, puis saluent le cameraman et s'en vont. Là, il y a un petit trouble, mais c'est bien gentillet.

Francesca Comencini, elle, fait le petit portrait d'une jeune fille étudiant la pollution des eaux près des industries textiles. Ca finit sur un message écolo bien lourd, et ça me gonfle. Ca me gonfle d'autant plus que les films écolos prolifèrent ces derniers temps ('Nous resterons sur terre' et autres conneries). Dans les salles de cinéma, pendant les bande-annonces, en ce moment, on ne voit que ça. Ca, et des films pour enfants. Finalement, le film écolo, c'est le film pour adultes. Chaque âge a son fléau.

Jan Troell, le Suédois, a fait un truc super-énervé sur le marquage des vaches et des moutons européens. A la fin, il nous explique que six vaches ont été tuées parce qu'elles n'étaient pas marquées selon les normes européennes. Et il est tellement énervé que ça en devient presque drôle.

Dans le rayon bonnes oeuvres on trouve l'Irlandais Aisling Walsh, qui fait acte de repentance quant au traitement des immigrés dans un monologue poussif et cultivé (citation de Beckett, mention de Joyce), et aussi la Grecque Constantine Giannaris, qui nous montre une quinzaine d'étrangers vivant en Grèce et déblatérant des banalités sur leur situation, leurs difficultés, et la chance qu'ils ont de vivre dans un pays aussi évolué (des trucs du genre "pour moi la Grèce, c'est l'Europe" , "il y a toujours une méfiance vis-à-vis des Chinois", "à Athènes il y a de bons théâtres") - toutes ces petites personnes sont dispatchées dans l'écran sous forme de kaléidoscope, chacun sa case, ça fait peur, je n'ai même pas pu aller jusqu'au bout.

Et puis il y a les irrécupérables, le Slovaque Martin Sulik qui nous rejoue l'air de rien dans une fiction proprette l'Immaculée Conception (la Vierge moderne touche une tasse, la tasse s'envole - et pour bien appuyer tout ça la statue de la Vierge mythique regarde la tasse s'envoler), et la Polonaise Malgorzata Szumowska, qui nous montre une statue du Christ au croisement de deux chemins et tous les gens qui passent près d'elle, jusqu'à ce qu'on remplace la vieille statue usée par une statue plus colorée, et que la caméra s'envole très très haut, délaissant la Terre, délaissant ce lieu, autrefois Saint, aujourd'hui mécréant. J’imagine la grue qu’il a fallu déplacer jusque là, toute l’équipe technique, le producteur méfiant, la réalisatrice inquiète, tout ça pour un petit plan ridicule, vu déjà cent mille fois, et déjà cent mille fois ridicule - j’imagine ça et ça me fait rire.

...

ajout : je ne prendrai pas la peine de parler de la deuxième partie de cette collection, elle est juste minable (exceptés Theo Van Gogh et Aki Kaurismaki), je pensais que ce programme serait l'occasion de découvrir des cinéastes peu connus, pas distribués en France, mais non, ce sont toujours les grands noms qui s'en sortent, le reste est réalisé sans talent, sans désir, des fictions faites sur le mode dénonciation/promotion.
Je ne parlerai pas non plus du court du formaliste Greenaway, parce que ça n'est rien d'autre qu'une pesante fantaisie symboliste d'extrême-droite.



...

Mais il faut que j'en parle quand même.
Ce sont des gens qui prennent une douche sous un unique pommeau. Ils ont tous un drapeau peint sur le ventre ou dans le dos. Ils symbolisent un pays. D'abord ce sont les pays fondateurs, ensuite ce sont les douze, et puis viennent les autres. Les autres (ceux de l'Est) regardent batifoler les douze, restent en retrait de la douche, et finalement s'avancent - mais là, il n'y a plus d'eau qui sort du pommeau. Greenaway filme alors les drapeaux un peu délavés sur les ventres mouillés. On aura compris la symbolique : l'arrivée des pays de l'Est dans l'Union Européenne, c'est la perte de l'identité nationale.
A cela s'ajoute le fait que tout le monde est vieux ou gros, sauf la porteuse du drapeau anglais, jeune, svelte, sensuelle.
Voilà donc Peter Greenaway.

vendredi 10 octobre 2008

L'homme de Londres - A Londoni ferfi - Bela Tarr



A propos de la catégorie 'film d'art et d'essai', je me suis toujours demandé ce que signifiait l'essai sans l'art. Mais jamais l'inverse.

L'homme de Londres est un film d'art. Bela Tarr livre un film mûr, sans tâtonnement, presque d'un bloc. Il ne pose pas de questions, il sait - il donne à voir ce que ses quelques précédents films lui ont laissé comprendre.
Aussi L'homme de Londres ne surprend pas. C'est avant tout un film sur le noir et le blanc. Sur le partage du noir et du blanc. Sur la façon dont la coque d'un navire réfléchit la lumière ou s'en abrite.
Rien de tel alors que cette histoire d'un homme qui surveille les trains dans le port de Bastia la nuit, et qui retourne se coucher chez lui alors que la lumière voudrait briser l'obscurité de sa chambre. Inversion parfaite, mettant en jeu ce qui anime le film : son esthétique. L'éthique, c'est à dire le scénario, intervient plus comme une ponctuation - ainsi cette fin magistrale, moment brechtien cruel et sans espoir, conduisant l'image à n'être plus que lumière, et le film à se conclure sur cette séparation retrouvée entre l'écran blanc et l'écran noir. Cette fin justifie à elle seule ce doublage un peu problématique : le seul essai de L'homme de Londres porte sur le langage et son abstraction - sur l'abstraction du langage comme instrument de la terreur.
C'est cette esthétique, ici radicalisée, qui permet aux personnages et aux lieux de s'incarner (qui leur donne la puissance nécessaire pour exister - on pourrait parler ici de dessin). Exactement le contraire de Wong Kar Wai en somme - et on retrouve pourtant ce même goût pour le motif récurrent : alcool/nouilles, robes à fleurs/manteaux noirs, accordéon/tango, une même fascination pour tout ce qui circule, et un même questionnement sur l'inertie (parfait contrepoint : pourquoi un individu décide-t-il d'aller d'un point à un autre de l'espace, qu'est-ce qui le meut, s'en trouve-t-il changé ?...)
Wong Kar Wai lequel se sert de l'esthétique pour venir troubler les identités et les géographies.
Bela Tarr, lui, est un cinéaste précis. Il lui suffit de très peu de temps pour que la dame de la boutique s'impose, pour que le patron du bar semble vivre en nous depuis des millénaires, pour que Bastia nous semble familier, pour que nous ayons envie de retourner à la tour de contrôle voir le port d'en haut - il nous semble même que c'est le point de vue que nous avons toujours préféré, que nous avons passé des nuits entières à voir les cargos se vider et les trains s'emplir, qu'une partie de notre vie s'est jouée là, à cet endroit.
Le cinéaste à cette force, de venir (ré)ouvrir en nous des espaces et des figures, de nous les donner à voir et donc à vivre.

mercredi 31 décembre 2003

en 2003, 5 films

1. Plaisirs inconnus – Jia Zhang-Ke
2. Kill Bill, volume 1 – Quentin Tarantino
3. El bonaerense – Pablo Trapero
4. Un film parlé – Manoel de Oliveira
5. Tiresia – Bertrand Bonello
6. Les harmonies Werckmeister – Bela Tarr
7. Elephant – Gus van Sant
8. En attendant le bonheur – Abderrahmane Sissako
9. Mon voyage d’hiver – Vincent Dieutre
10. Traqué – William Friedkin

lundi 25 décembre 2000

en 1994, dix films

1. Satantango – Bela Tarr
2. L'impasse – Brian De Palma
3. Pulp fiction – Quentin Tarantino
4. Nous, les enfants du vingtième siècle - Vitali Kanevski
5. Journal intime – Nanni Moretti
6. Serial Mother – John Waters
7. L'étrange Noël de Monsieur Jack – Henry Selick
8. Foix – Luc Moullet
9. Au bord du lac – Patrick Bokanowski
10. M. Butterfly – David Cronenberg