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mercredi 20 avril 2011

L'autobiographie de Nicolae Ceausescu - Andrei Ujica

L'autobiographe est celui qui écrit sa propre vie. Aussi, lire sur l'affiche que cette Autobiographie de Nicolae Ceausescu est signée Andrei Ujica fait l'effet d'une blague. C'en est une, mais pas seulement. Pas seulement parce que c'est bien le point de vue de Ceausescu sur lui-même qui circule dans les images que Andrei Ujica nous présente. C'est une vie comme une fête, comme un trip au LSD sans redescente, sous les applaudissements et les saluts, la langue verrouillant toute pensée, laquelle se planque sous quelques mots-clefs faisant office d'intelligence suprême ("marxiste-léniniste", par exemple). Rien de plus que ce que la télévision officielle a bien voulu montrer. Et malgré cela, à ces images se superpose notre connaissance de l'histoire roumaine (et de l'histoire mondiale), comme un hiatus permanent : le temps joue contre l'actualité, parasite la joie sereine ou la gravité nuancée d'images jouant le rôle qu'on a bien voulu leur donner. Images qui se retourneront contre celui qui les fait naître : c'est la même télévision qui fera la gloire de Ceausescu et qui le jugera lamentablement avec sa femme à ses côtés après le massacre de Timisoara, appelé ici "génocide" (la propagande est morte, vive la propagande). Cela nous est donné dès le début du film, et colore les images qui suivront, glorieuses, intactes, de l'idée mythique de la créature se retournant contre son créateur. La télévision aura été le Frankenstein de Ceausescu.

Le film nous donne à comprendre que toute tentative de verrouillage de l'image en vue d'une propagande est vouée à l'échec. On entend souvent : "on fait dire ce qu'on veut aux images". Le film nous prouve le contraire : les images ont une parole propre, une réflexivité permanente, immortelle, malgré tous les effets et le génie de ceux qui les produisent, malgré tous leurs efforts, toutes leurs intentions pensées et préparées au millimètre près. Ce que nous apprend cette autobiographie, c'est qu'on ne peut pas se cacher derrière une image. On utilise les images pour se dissimuler, mais, fatalement, un jour ou l'autre, les images dénonceront cette dissimulation. C'est quelque chose de très paradoxal (se montrer pour se cacher) et il est jouissif de voir à quel point ce paradoxe ne tient pas : moins les images disent la vérité, plus elles la montrent. On imagine alors la méthode de ce film appliquée aux images que nous recevons en ce moment, aux images de notre présent, et on voit tout le travail à faire, sur Sarkozy notamment, toutes les joies critiques que le futur, que le temps nous réservent. Andrei Ujica nous apprend à voir plus loin qu'au présent. Le temps dessoude toute autorité, tout pouvoir du visible. Et le film dépasse son sujet, Ceausescu, la Roumanie, le communisme : sa méthode contamine chacune des figures en place, mortes ou vivantes, proches ou éloignées, tout le monde y passe.

Tout le monde y passe peut-être parce qu'il s'agit, justement, de Ceausescu et d'aucun autre dictateur. Le rapport de la Roumanie au monde était singulier, cherchant le contact, accueillant De Gaulle, visitant la Chine comme les Etats-Unis, préservant tant bien que mal son indépendance vis-à-vis de l'URSS. Le regard du spectateur de ce film est très vite exercé, aussi se met-il à démonter avec la même habileté le faste coloré et psychédélique des stades coréens et les pelouses vert fluo des meetings américains, les applaudissements des membres du Parti Communiste Roumain et les couronnes britanniques scintillantes. Cette autobiographie fait tout s'effondrer, tout défilé, tout gala, toute vacance présidentielle, toute main serrée et tout salut : mangée par l'image, dévorée, la politique telle qu'elle s'exerçait au XXème siècle ne semble plus tenable (on sait pourtant qu'elle peine à se renouveler, s'enfonçant au contraire dans le monde des images qu'elle croit pouvoir contrôler). Et cela, cette caducité de l'office politique, c'est le réjouissant constat du film de Ujica.

L'évolution du film est saisissante, s'emparant d'un spectacle permanent et le faisant sien selon une autre logique. Plus Ceausescu est jeune, plus les images sont vieilles. Noir et blanc granuleux, contrasté, de ce deuil national du précédent leader, où une file interminable d'anonymes passent devant le corps du défunt dans l'immense palais, jour et nuit. Et plus Ceausescu vieillit, petit, tassé, le visage taché, plus les images rajeunissent : vidéo aux couleurs vagues, striée, peinant à dessiner les contours des formes qu'elle filme. Le passage à la pellicule couleur est résolu par une partie de volley-ball où le Conducator se montre mauvais joueur. Dès lors, trips ultimes en Corée et en Chine où les dirigeants font du peuple des impressions colorées, après qu'ils en aient fait, quand la télévision était en noir et blanc, des silhouettes sur le bord des routes saluant le passage de la voiture présidentielle. D'ombres floues soutenant la majesté des paysages en devenir, le peuple devient tâche psychédélique. Peu à peu, l'homme du coeur du parti s'éloigne de ceux à qui il s'adresse, prend ses distances, prend de la hauteur. Il ne parle plus parmi, mais face, distant de quelques mètres de son auditoire dans une salle trop grande où pour la première fois il improvise un discours et s'énerve, scandant, battant des bras tel Don Quichotte. En même temps que le dictateur se désintéresse et s'épuise des obligations officielles, des visites des uns et des autres, des fleurs qu'il reçoit et rejette aussitôt à un homme porte-fleurs, des voyages creux où on l'applaudit comme chez lui, d'une visite aux studios Universal où capitalisme et socialisme se confondent dans le spectacle, l'homme s'inquiète de ce que son pays devient. Son discours se durcit. Son intelligence tente quelques sorties. Après les années diplomatiques, le ton monte. Les images accompagnent cette évolution. Car le film, non content d'être la critique d'une dictature et un essai sur la propagande d'une manière plus générale, est aussi une réflexion sur l'histoire des images.

A lire aussi, ces lignes sur Out of the present, du même Ujica, présenté au Festival du Cinéma du Réel il y a quelques semaines.

jeudi 31 mars 2011

Cinéma du réel, jour 7 : Il futuro del mondo passa da qui, Kinder, Out of the present, Madame Jean, I cani abbaiano & Exercices de disparition

Aujourd'hui, j'ai vu ce qui m'a semblé être 75 films, j'ai les yeux qui saignent et pas grand-chose à dire, mais ça quand même :

Il futuro del mondo passa da qui, de Andrea Deaglio

Aux abords d'une grande ville, il y a un pont qui surplombe un fleuve. Andrea Deaglio passe sur ce pont, prend une photographie, revient. Il revient, et il décide d'aller voir sous ce pont, sur les rives de ce fleuve, ce qu'il y a à voir là. Et ce qu'il y a à voir, ce ne sont pas des arbres ou des oiseaux, ce sont des gens. Ils vivent là. Des jardins potagers, des maisons de fortune, un grand moulin en ruines où circulent quelques camés. Des gens s'occupent de ce lieu, l'habitent depuis près de trente ans, et, sans eux, vu du pont, ce ne serait pas si beau, ce serait une décharge.
Certains se sont organisés, ont reconstruit clôtures, jardins, portails, ont cultivé cette terre qui selon eux leur appartient désormais. Le paysage photographié révèle une vie filmée. Et cette vie est peu dite. Les paroles sont rares. Quand elles viennent, aucune voix ne les porte : elles s'inscrivent sur fond noir, donnant ainsi valeur de fictions aux histoires. C'est un choix curieux, mais c'est le choix de Andrea Deaglio, qui, avec ce film, montre une ville aux confins de la ville, une ville qui remplace celle qu'on connaît.


Kinder, de Bettina Büttner

Avec ce film, on n'est pas là pour rigoler. Ceux qui rigolent, ce sont les enfants, hilares, hurlant de rire lorsqu'ils miment pour la caméra l'acte sexuel en chantant sexy sexy lady. C'est cru, c'est violent, c'est une violence dont ne saisit pas encore la portée.
Kinder est cru dès les premières minutes. Deux enfants dressent la liste des armes qu'ils connaissent, jusqu'à épuisement. Mais l'un d'eux se souvient alors d'une arme incroyable, d'une arme qui le fait rougir de plaisir : la chambre à gaz. Il raconte ça avec une passion qui nous ébranle. On ne sait pas s'il fait le malin, s'il cherche à nous terroriser, ou s'il ne comprend rien et comprendra peut-être un jour. On ne sait pas si la réalisatrice filme ça pour eux, pour elle-même, ou pour nous. Pour enregistrer sans tricher l'étape de la vie de quelques enfants, par fascination pour leur cruauté innocente, ou pour que le public s'indigne. Le noir et blanc est beau, il découpe tout, il fait penser à celui du dernier Haneke, Le ruban blanc, sans les chichis de celui-ci.
On finit par comprendre. Ces enfants sont dans un foyer. L'un d'eux rentre, avec sa soeur, auprès de sa mère. Sur le balcon, il saccage tout, piétine le linge, jette les plantes vertes, et se met à pleurer lorsque sa mère tente de l'en empêcher. Elle veut savoir pourquoi il est en colère. "Tu sais bien", dit-il. Il y a eu là un drame, une catastrophe, quelque chose qui ne s'est pas apaisé dans la mémoire de l'enfant. On ne nous expliquera rien de ce drame. Mais on saura qu'il existe. Alors on verra autrement ces enfants jouer à s'arracher les tripes, à se tuer, à se traîner sur les carrelages, à faire l'amour avec leur polochon. Des enfants, ils n'en sont plus, ils ne peuvent plus en être, l'enfance les a quittés, mais ils y sont tenus de force. Et dans ces cadres et codes stricts de l'enfance, ils se débattent comme ils peuvent.
Ce qui marque, choque, questionne, c'est l'absence totale d'intervention de la cinéaste face aux délires morbides des enfants. Elle ne leur adresse aucune parole, elle ne les empêche pas de nous montrer leurs fesses, elle ne les arrête pas lorsqu'ils deviennent violents. Elle les filme et c'est tout. Son cinéma n'éduque pas. Son cinéma témoigne d'une douleur et témoigne jusqu'au bout. La pudeur vient de ce qu'on ne saura jamais rien de plus que ce qui nous sera montré. Le cinéma de Bettina Büttner n'a rien à voir avec la télé-réalité, où l'on résout toutes les peines par des aveux, à la manière des tribunaux ou des gendarmeries.

Out of the present, de Andrei Ujica, 1995

Out of the present, c'est l'histoire de l'effondrement du bloc soviétique vue de l'espace.
En 1991, on envoie sur Mir le cosmonaute Sergei Krikalev. L'URSS se désintègre, Leningrad, sa ville natale, devient Saint-Pétersbourg, Gorbatchev est supplanté par Boris Elstine, et entretemps un certain Guennadi Ianaiev a monté un putsch retentissant. La mission de Krikalev dure dix mois de plus que prévu : mission d'ignorance.
Les images que nous voyons sont celles tournées par les cosmonautes sur la station Mir. Superbes, s'amusant toujours de l'absence de gravité, des corps qui flottent et entrent dans le cadre par surprise, des liquides qui ne tombent pas du côté où on les attend, des allumettes qui brûlent avec des flammes en forme d'étoiles. On voit leur amitié, leur solidarité dans l'attente, leur éclat de rire au moment de composer une vidéo officielle où ils doivent annoncer tout le bien qu'ils pensent de l'entrée en bourse de quelque chose les concernant.
Ils ne voient rien, ils ne savent rien. Les journalistes leur demandent ce qu'ils pensent des changements sur Terre : ils n'osent pas vraiment répondre, ils n'ont peut-être rien à répondre. Eux, ce qu'ils voient, ce sont deux mers à la fois, le soleil illuminer la Terre, le Kamachatka dans son entièreté, et les nuages rasant le globe. Rien de plus.
Avec ces images, la fin du communisme prend une allure cosmique, que le cosmos annule, ou du moins atténue. L'absence de gravité des corps est égale à l'absence de gravité des regards. Mais au retour, lorsque Sergei Krikalev est extrait de sa capsule et se remet à marcher, le poids revient soudain, et tout ce qu'il n'a pas vu le fait crouler. Il titube jusqu'à une tasse de thé. Il dort sur la banquette d'un avion le ramenant chez lui. Mais qu'est-ce que c'est, chez lui ? Il ne le sait pas encore.

Madame Jean, de Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil

Le terroir est devenu un poncif du cinéma d'aujourd'hui. Beaucoup de cinéastes s'en emparent et continuent à faire du cinéma. D'autres se contentent de faire du terroir. Madame Jean est entre les deux.
On y entend Marie-Hélène Lafon, écrivain, converser avec Madame Jean autour du temps passé, de leurs souvenirs communs. L'enthousiasme suscité par la vieille dame chez l'écrivain est un peu trop guindé pour être honnête, ou du moins trop naïf : on pense, en voyant Marie-Hélène Lafon s'inquiéter d'une recette, à Bouvard et Pécuchet. Mais les cinéastes ne font rien de cette matière comique. Le ton de leur film est complaisant, nostalgique, et manque d'acidité.
Ce qui est cinématographique, c'est le parti-pris : le film sera un long dialogue, rarement coupé, entre les deux femmes, et ne sera que ça. Long dialogue rythmé par le bruit incessant des voitures passant sur la route où autrefois les poules picoraient.

I cani abbaiano, de Michele Pennetta

Que voit-on ?
D'abord, des habitations abandonnées comme précipitamment. Tous les objets qu'on emporte avec soi sont restés, les peluches, les photographies, les draps. Les murs sont lézardés, certains sont couverts d'inscriptions. On dirait un quartier dévasté par la peste. Mais c'est une ville entière qui a été abandonnée.
Dans cette ville, deux hommes, deux gardiens. Ils font du feu, caressent les chiens, écrivent des poèmes sur les murs, dorment dans une voiture. On comprend peu à peu que ces deux hommes n'ont pas voulu quitter le village après le tremblement de terre. Et que c'est donc un tremblement de terre qui a chassé tous les habitants. Mais pourquoi ne sont-ils pas revenus ?
On voit pourquoi. De l'autre côté de la vallée, dans la forêt, quatre barres d'immeuble flambant neuves ont poussé. Ils sont là, relogés là, tandis que la ville est à l'abandon.
Et l'un des deux hommes qui restent est un roi poète, qui écrit sur le mur de la chambre de ses enfants : "un miroir face à un autre miroir, qu'est-ce que c'est ?" Qu'est-ce qu'une ville face à une autre ? Pourquoi le village n'a-t-il pas été reconstruit ? Où vivre alors, entre le passé impossible et l'avenir indésirable ?
L'autre homme est un troubadour sans voyage, coincé là, chantant pour nous torse nu sur la place du village déserte. Ils ne se parlent pas. Ils règnent sur la ville, chacun à leur façon.

Exercices de disparition, de Claudio Pazienza

Le cinéaste a perdu sa mère et se demande ce qu'est le deuil. Comme il ne comprend pas ce mot, son film l'invente. Et pour ce faire, Claudio Pazienza invite son ami Jacques Sojcher, philosophe, à l'accompagner dans ses voyages autour du monde en quête d'un deuil digne de ce nom, ou d'un nom digne de deuil.
C'est un film fait de petites choses, de conversations, de flacons où l'on collecte la pluie et qu'on date, de numéros de claquettes approximatifs et charmants, de travaux de couture, d'un cercueil en forme de poisson dans lequel 4 hommes noirs enferment le philosophe, et de descriptions au micro des paysages traversés par les deux amis. La couture est sans doute le motif du film, qui voit un élément apparaître brièvement avant qu'il ne soit flouté, élément conduisant à un autre sans qu'on s'y attende. Le cinéaste crée, par les voyages dont son film artisanal est émaillé, des surprises. On est habitué à l'économie d'un certain cinéma ancré. Celui-ci divague, et se paie le luxe d'être international : chinois, zaïrois, belge. D'un pays à l'autre, avec toujours la même question, avec l'envie de voir réapparaître le visage d'une mère, avec le désir que les mots remplacent ce visage, et finalement ce sont d'autres images, silencieuses, qui font le deuil, qui le recréent.
On regrettera un certain systématisme dans l'utilisation de la musique et des flous - mais Claudio Pazienza semble être un cinéaste à suivre.

mardi 26 décembre 2000

en 1995, dix films

1. Corridor – Sharunas Bartas
2. Kingdom I – Lars von Trier
3. Out of the present - Andrei Ujica
4. Clean, shaven – Lodge Kerrigan
5. L’antre de la folie – John Carpenter
6. Le garçu – Maurice Pialat
7. Au travers des oliviers – Abbas Kiarostami
8. Kids – Larry Clark
9. Underground – Emir Kusturica
10. Sur la route de Madison – Clint Eastwood