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dimanche 1 avril 2012

Cinéma du réel #9 : Beppie, de Johan van der Keuken ; Dusty night de Ali Hazara ; & Earth, de Victor Asliuk


Chère anonyme,

je vais faire bref, une vraie carte postale pour une fois, qui partira en même temps que moi pour te rejoindre. Demain, je te revois.
Cet après-midi il y avait Beppie, un film de 1965, réalisé par Johan van der Keuken, sur une gamine de son quartier, à Amsterdam. J'ai pensé à toi en la voyant. Je me suis demandé si enfant tu ne lui avais pas un peu ressemblé. La terreur que tu as dû être lorsqu'on te demandait de réciter tes tables de multiplication! Je t'entends encore crier "5x5=25" quand je te regarde. Pourquoi ce portrait a-t-il traversé le temps ? Ce n'est pas un moment décisif, ça n'a pas d'importance, il n'y a pas de guerre ni de drame, c'est seulement une gamine. Alors pourquoi cela me parvient-il avec tant de vigueur ? Ce n'est rien de plus que le regard d'un cinéaste sur une gamine. A croire que c'est le regard qui a traversé le temps.

Ensuite, j'ai vu les courts-métrages qui ont eu des prix. D'abord il y avait Dusty night, de Ali Hazara, sur des balayeurs de nuit dans les rues de Kaboul. Ils soulèvent des nuages de poussière que les phares des voitures éclairent, faisant d'eux des ombres, presque des fantômes. On entend leur lamento, comme celui du jardinier chez Giraudoux. Ce sont des hommes sans terre. La guerre les en a privés. Alors ils soulèvent la poussière. Et leur lamento est scandé par les coups de balais.
Après, c'était Earth, de Victor Asliuk, un film biélorusse, sur le travail d'une petite équipe retournant la terre dans une forêt, à la recherche de corps de soldats russes qui ont péri pendant la seconde guerre mondiale. Ils les déterrent, leur font un cercueil, et les enterrent de nouveau, avec une cérémonie. C'est très beau de voir ces jeunes gens se confronter à des squelettes, se demander dans quel sens ça va, et retourner la terre, encore et toujours, qui garde la mémoire, partout dans le monde, des événements passés. La terre est comme une caméra, en fait.

Le festival est terminé. Parmi ce que j'ai vu, j'aimerais te montrer Five broken cameras, River rites, The vanishing spring light, Automne, Two years at sea, et Lecciones para una guerra. C'est ce qui porte à la fois le plus loin et le plus près de soi.

A demain,
je t'embrasse,
a.

Cinéma du réel #8 : Palmarès & Arrested Cinema, Syrie

Chère anonyme,

hier je me disais que le cinéma était comme un tunnel qui traverse la terre et atterrit chez quelqu'un. On regarde à travers, et on voit une vie dans un monde. C'est cette intimité - non familière - que je cherche quand je vais au cinéma. Et puis par le tunnel passent toutes sortes de choses qu'on introduit chez soi : des idées, un rapport au monde, un mot, une expression sur un visage. Ce qui a lieu en Palestine, au Surinam, au Guatemala ou en Chine, a lieu aussi ici - lieu d'être par le cinéma, cette Internationale du visible.
Et il en va ainsi de nous qui sommes loin l'un de l'autre. En t'écrivant, j'essaie de creuser un trou par lequel tu voies comme je vis. Les chats cherchent toujours à entrer dans les sacs ou les placards. Ce n'est pas pour se cacher : c'est pour voir.

Aujourd'hui je suis arrivé trop tard. Le réel était partout complet. Je me suis aperçu qu'on était samedi. Alors je me suis demandé ce qu'est le réel. A la terrasse de ce café, j'aurais dit que le réel est une présence. Une faculté à recouvrir - par la présence - à la fois le lieu où l'on vit, et le lieu que l'on voit. Habiter large, et même l'ailleurs. Je rentre chez moi avec un morceau de Palestine ou de Syrie, et puis, peut-être, la Palestine et la Syrie repartent avec un morceau d'ici. Ce n'est pas comme arracher un bras ou confisquer une terre. Personne n'est privé de quoi que ce soit. Ce sont des liens qui se font entre des zones où la pensée circule librement, où les images se fabriquent, et où on les regarde. Le flux s'intensifie.
Au fond, on ne cherche que ça : habiter. Habiter le temps, loger les pensées, lester les images, planter les phrases, et trouver un endroit depuis lequel être et persister. C'est cette persistance d'un être que j'ai vue hier dans Five Broken Cameras, quelqu'un qui ne cesse d'habiter, en filmant, un lieu duquel on voudrait le chasser. Habiter en filmant, habiter en écrivant. Faire au plus simple en tout cas. Et ne pas attendre les permissions éventuelles ou les encouragements. Car le mot d'ordre du monde est plutôt le suivant : déguerpir.

Parfois, j'ai l'impression d'aller au cinéma pour écrire. J'écris aussi quand je ne fais rien d'autre qu'écrire, mais souvent moins. Les idées se dispersent un peu, les événements du quotidien s'interposent sans rapport ni plaisir. Les films, eux, n'interrompent rien. Ils ont ce pouvoir au contraire de prolonger la pensée. Je ne connais rien de plus proche de la pensée que le cinéma. Ca se confondrait presque. Tout ce qui traverse l'écran traverse la tête, et vice-versa. Les mots jaillissent des images, les images des mots. Quand les uns commencent à s'éteindre, les autres les raniment. Ce sont deux temps, deux façons de vivre le temps, qui se conjuguent. L'une en flux, l'autre en pointe.
C'est toi, aussi, qui m'apporte cela. Ce devoir que je me suis fait de t'écrire chaque soir. Et cette écriture à laquelle je me tiens comme le gage d'un lien chaque jour réactivé, comme le gage de jours chaque fois liés aux tiens.

Je ne pouvais plus rester à la terrasse du café. Le froid était revenu sur la ville. J'ai traîné dans le sous-sol de Beaubourg en me demandant ce que j'allais faire. Pour commencer j'ai longuement observé les toilettes. J'ai vu des dos devant des pissotières, des dos devant des lavabos, et des dos devant des sèche-mains nommés Tornade - soudain, une porte s'ouvre et quelqu'un en sort comme s'il n'avait rien fait, comme s'il s'était trompé, comme s'il venait d'avoir une idée meilleure le conduisant ailleurs. Personne ne parlait. Ceux qui entraient en groupe, aussitôt la porte franchie, se taisaient. Sur le mur d'une des cabines, il y avait marqué : "Sarko va se suicider". Je n'ai pas su si on m'invitait à le craindre ou à m'en réjouir.
Ensuite, je suis allé voir la cérémonie du palmarès. Les cinéastes qui obtenaient des prix montaient sur scène et, de dos, serraient une à une les mains des membres du jury. Il y avait des gens dans le public qui étaient contents, et d'autres moins. Je ne sais pas si ça t'intéresse, mais East Punk Memories a eu le Prix des Jeunes alors que c'est un film de vieux, Five Broken Cameras le Prix Louis-Marcorelles, Dusty night une mention spéciale de ce prix ainsi que le Prix du court-métrage, The vanishing spring light le Prix Joris Ivens, A nossa forma de vida une mention spéciale de ce prix, Autrement la Molussie le Grand Prix du Cinéma du Réel, Earth le Prix international de la Scam, Habiter/Construire le Prix du Patrimoine de l'Immatériel et une mention spéciale du Prix des Bibliothèques, River rites une mention spéciale de ce prix, et La cause et l'usage le Prix des Bibliothèques ainsi qu'une mention spéciale du Jury des Jeunes. Ca te fait une belle jambe ? Moi aussi. Je ne sais pas pourquoi je suis allé voir ça. J'attendais la Syrie.

C'était une soirée spéciale en hommage aux cinéastes arrêtés. Il y avait trois films syriens. Les deux premiers étaient comme toi, anonymes. J'ai entendu cette phrase dans le premier : "ils ont pris des bijoux, ils ont rendu des morts". Le paysage syrien m'a paru confisqué. On le filmait toujours un peu voilé, à travers un rideau, à travers les pales de bois d'un moulin à eau, ou bien cadré au plus près sur un mur, sans qu'on devine rien autour. Une fleur, par moments, transperçait. Les hommes étaient des ombres. J'ai vu un oeil en très gros plan avec un diamant de lumière au-dedans.
Le troisième film de la soirée était réalisé par Nidal Hassan et s'intitulait Vraies histoires d'amour, de vies, de morts, et parfois de révolution. Le tournage de ce film, qui devait raconter comment une femme s'est jetée d'une falaise avec ses enfants, a débuté en même temps que la révolution. Tout a été revu et corrigé. La fiction ne tenait plus. Il fallait interroger. Et filmer le retour de ceux qui rentraient de prison. Le cinéaste lui-même a été arrêté, quelques jours avant de pouvoir présenter son film au Danemark. Ca commence par l'aile rouge d'un avion planant au-dessus d'un paysage maritime. Ensuite il y a une fille rousse qui revient de prison et demande à son petit ami comment il va. Enfin il y a une chanson. Je n'avais jamais vu la Syrie comme ça.

Demain, je t'enverrai ma dernière lettre, et puis je te retrouverai enfin. J'ai hâte. Je pense à toi,
a.


(A suivre aussi chez les amis de Pocketwelt.)

samedi 31 mars 2012

Cinéma du réel #7 : Five Broken Cameras, de Emad Burnat et Guy Davidi ; & Bachelor mountain, de Yu Guangyi

Chère anonyme,

j'avais tout faux. Je pensais que l'image devait être belle. Je te le disais l'autre jour. Or ce n'est pas le manque de beauté qui est le plus déprimant, mais le contentement vis-à-vis de la laideur. Cet après-midi j'ai vu un film laid en révolte contre sa propre laideur, et cette révolte était d'une beauté stupéfiante. Ca s'appelait Five Broken Cameras, c'était réalisé par Emad Burnat et Guy Davidi. Après l'avoir vu, j'ai dû rejoindre une amie qui m'attendait au café du Grand Bleu, cette terrasse ombragée sur le port de la Bastille. J'ai pris un vélo, j'allais à toute allure et je pleurais. Chacun, je crois, sortant de cette salle où on diffusait Five Broken Cameras, a vécu un moment semblable, d'intense émotion qui jusque dans la rue se diffusait. C'était dans les yeux de chacun. Ce n'était pas quelque chose d'écrasant, bien au contraire. C'était terrible pourtant. Quelque chose du monde venait de se déchirer, et ça avait fait un bruit terrifiant. On venait d'entrevoir le pire en même temps que le très grand.
L'histoire était celle d'un village de Cisjordanie et de cinq caméras. Il y a des cinéastes qui ont inventé la caméra-stylo, d'autres ont pris la caméra pour une arme, Emad Burnat s'en est servie comme bouclier. Ses caméras lui ont sauvé la vie, quelques balles de tireurs israéliens venant s'y loger au lieu de lui trouer le crâne. Il aurait fallu au cinéaste des caméras plus solides peut-être. En cinq ans cinq se sont cassées. Mais le coeur tient, lui. La tête est assez dure pour se souvenir. Et le corps encore assez épais pour continuer de sortir et de filmer.
L'image est laide, alors, c'est vrai, oui, mais elle veut changer le monde. Elle est d'une laideur qui est à la hauteur de ce qui se passe à Bi'lin, village muré par les colons, où les habitants sont privés de leurs champs d'oliviers, de l'autre côté du mur. Le cinéaste a un enfant, Gibreel. Il le filme en train de grandir. D'apprendre à ne pas avoir peur. D'apprendre à lutter puisque c'est bien la lutte la seule beauté qui reste. Il est fragile, lui. Il naît ainsi. Il apprend la mort un peu tôt. Il apprend le danger. Il a la peau qui marque quand il se lave. Il a son sourire d'enfant qui se perd un peu vite. Il voit des gens disparaître. Il a les yeux noirs. C'est avec lui qu'on regarde le film, à ses côtés, entre autres. Car le film est très peuplé.
Emad Burnat filme aussi les amis. Il y a celui qui tente de raisonner un bataillon de soldats israéliens, et qui met du gel dans ses cheveux avant d'aller manifester. Il y a celui qu'on emprisonne. Il y a le père qui s'accroche à une voiture voulant emmener son fils. Il y a tous ces gens qui disparaissent, les uns après les autres, qu'on entraîne loin des leurs par décret. Le cinéaste filme la ville, la vie, ce qui se passe, des poules dans un arbre, des gens qui dansent, sa femme qui ne veut pas qu'il retourne filmer, des militaires qui entrent chez lui, et les manifestations surtout, qui rythment la vie. Cette maison qu'on construit à toute allure, de l'autre côté du mur. Tous ces passages, toutes ces attentes surveillées, pour aller voir les oliviers. Avec, au loin, sur la colline, les tours très blanches des colons.
C'est très simple, ce film. C'est un témoignage. Il n'y a rien de particulièrement intime pourtant, pas de grand secret révélé. Il n'y a rien de plus qu'un homme qui se dit que filmer est ce qu'il a de mieux à faire, depuis qu'on lui a confisqué ses oliviers. Filmer, peut-être, pour que la violence ne déferle pas, pour que les soldats se retiennent un peu, intimidés par cette mémoire en marche, tenue à bout de bras. La mémoire d'une machine, puisque celle des hommes est niée. Ca ne suffit pas, on le voit bien, d'ailleurs. La violence vient quand même. Mais la caméra avait sa place. Le cinéaste l'a trouvée.

Après cela, Bachelor Mountain de Yu Guangyi m'a paru bien pauvre. Mais pauvre par principe, lui. Pauvre pour plaire aux riches. De cette pauvreté qui fait office de rigueur, de sérieux. Five Broken Cameras est un film très pauvre peut-être, mais au moins il y a de la musique. C'est idiot, mais la musique, dans les documentaires, ce n'est pas très orthodoxe. On en entend peu. Five Broken Cameras nous en offre. Bachelor Mountain, lui, nous fait subir toutes sortes de bruits idiots et de chansons niaises, de karaokés typiquement chinois, de dialogues ineptes. Personne n'a travaillé le son de ce film. Le spectateur le subit. C'est le gage d'une certaine réalité : ne rien toucher, faire comme s'il n'y avait personne derrière la caméra, ne pas intervenir, jamais.
C'est l'histoire d'un bûcheron divorcé vivant dans un village où il n'y a qu'une femme célibataire. Il est amoureux d'elle depuis dix ans. Elle, elle n'aime que l'argent. Ce qu'on voit est indescriptible tant le regard d'un cinéaste manque. J'ai repensé à cette émission de télé-réalité, L'amour est dans le pré, où on lâchait dans des fermes isolées tenues par des hommes seuls des jeunes femmes prêtes à tenter l'aventure. C'était de ce niveau-là, en moins divertissant, plus radical, plus chic. Par exemple il y a un moment où le cinéaste demande au bûcheron la différence d'âge qu'il y a entre elle et lui. Il répond : "elle est plus jeune que moi de quinze ans", et le cinéaste ne pose aucune autre question. Il considère peut-être que cette information suffit, qu'il a fait son travail de documentariste, qu'il a révélé la grande information. Il est content. L'image est moche, les gens sont moches, les sentiments sont bas, il est content, il tient un film qui ravira tout le monde. C'est radical parce qu'il n'y a pas de musique venant accentuer le regard profondément dégradant à l'oeuvre ici. C'est techniquement sobre.
Je me suis endormi sans trop de regrets pendant la projection. Quand j'ai rouvert les yeux, le cinéaste montrait son héros, bourré, rentrer chez lui après une fête ignoble où la fille l'avait ignoré, et se déshabiller. On voyait bien son cul, sa raie. Je me suis dit : "alors le cinéma documentaire c'est ça, obtenir des personnes qu'on filme, même si ce ne sont pas des acteurs, qu'elles montrent leur cul et leur raie ?"
Ca, je crois, c'est la laideur la plus terrible. Le pire, c'est qu'on reste devant, stupéfait. On se demande jusqu'où ça va aller. Il y a tant de films qui fonctionnent sur ce principe. Jusqu'où ? Loin, loin, faisons-leur confiance, et quittons les salles de cinéma avant qu'elles ne se transforment en télé.

Quand je vois comme ça, dans une même journée, un film que je trouve minable et un autre sublime, je me demande ce que ça me ferait de ne voir que des films sublimes. Est-ce que je ne pourrais pas éviter le minable ? Est-ce que le minable est la condition, le révélateur du sublime ? Est-ce que l'abjection est ce à partir de quoi se définit la grandeur ?
Si je vais autant au cinéma, c'est aussi pour que se créent des liens insoupçonnés, des rapports étranges, qui ne fonctionnent pas sur le principe de la comparaison mais sur celui d'un déroulement. Commencer une journée par un film aussi fort, cela donne de la force pour regarder, avec des yeux vaillants, des yeux noirs d'enfant, la vulgarité du film avec lequel la journée finira.
C'est important aussi de voir de mauvais films. Quelque chose de soi vient s'y définir. S'y empoisonner et s'y définir. Mais il ne faut jamais perdre le goût du sublime. Sinon, c'est foutu, on est déjà rongé. Quelque chose du cynisme des images, qu'on a trop vues et pas assez combattues, a fait son chemin en nous et s'y est installé. Quelque chose de l'image a gagné. Voir est une lutte désarmée. C'est la beauté de certaines visions qui nous laissent entrevoir - c'est-à-dire voir entre deux aveuglements - la façon dont le monde pourrait changer. Faire du cinéma pour changer le monde, c'est le minimum, non ? Ca part d'un tout petit village opprimé, presque déjà rasé ou déserté, quelque part en Cisjordanie, et puis ça circule sur un vélo jusqu'à la Bastille. J'ai hâte de pouvoir te le montrer. Qu'on soit plusieurs à porter ça, le souvenir de ça.

Je t'embrasse fort, tu manques,
a.

(A suivre aussi chez les amis de Pocketwelt.)