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dimanche 5 février 2012

Hanezu, l'esprit des montagnes - Naomi Kawase - Hanezu no tsuki

La caméra de Kawase est en embuscade dans les détails, attentive à tout ce qui survient - mais "attendre suffit-il ?", demande le petit garçon face caméra, génie sorti des images. Il pose la question pour le récit, il la pose aussi pour la mise en scène : la contemplation de l'invisible aurait sûrement conduit la cinéaste vers le maniérisme, mais il n'est plus question de contempler à présent, il est question de ramener l'invisible dans le champ.

La discrétion n'a jamais été l'objectif de Kawase et l'est de moins en moins. On sent la cinéaste derrière chaque plan - plus précisément : on la sent se jetant dans la scène avec sa caméra, ramenant d'une situation fabriquée des images presque volées. La cinéaste est moins derrière le plan que parmi celui-ci, lâchée comme un esprit tantôt doux tantôt furieux, mais toujours dansant, au milieu des images ou dans les coins. Elle n'est pas peintre : elle ne projette pas devant elle, sur une surface plane, ses visions, elle les saisit dans leur mouvement même, dans leur apparition. Elle vient au-devant de la naissance de ces visions. Il n'y a pas plus 3D que ce cinéma-là.

C'est un scénario classique, voire corseté, qui sert de trame à ces fulgurances. Esthétiquement, c'est l'affrontement de deux couleurs, le rose et le vert. Le rose, c'est l'aube, c'est la fleur, c'est le foulard, c'est tout un tas de petits éléments, et le vert, c'est la forêt. Le vert est le corps, le rose est la teinte. Le brun terreux est le conglomérat de fantômes sur lequel ces couleurs tiennent. Le film navigue, moins symboliste qu'élémentaire, parmi ces couleurs. Il y a, perceptible à chaque instant, une sensibilité extrême aux éléments naturels : c'est le vocabulaire de chaque image, c'est aussi parfois la syntaxe du film, laquelle est sans cesse trouée de perceptions, notations, ou visions qui surgissent. C'est une très vieille histoire (brune), narrée comme s'il s'agissait d'une forêt très peuplée (verte), mais la cinéaste ne s'interdit jamais de la teinter (rose). Kawase épouse ce rose qui est la surface du film. Elle se tient là, au niveau de la peau. Le film n'est qu'un temps du cinéma, ce que nous voyons n'est qu'une strate d'une géologie plus vaste.

Naomi Kawase invente le film le plus léger du monde. Le plus quotidien et le moins banal : le moins soumis à l'ordre du quotidien, le plus curieux des mystères de celui-ci. Une journée, un temps, un repas, une conversation, un baiser, rien n'est linéaire, tout est fait d'arrêts. Qu'est-ce qui s'immisce dans ces arrêts ? Il y a dans le film une fébrilité du visible. Le monde visible s'affole à l'arrivée de la caméra, comme Jean Rouch provoquant la transe en filmant son entrée dans un village pour le film Les tambours d'avant, essai d'un cinéma à la première personne, à la fois "présent et invisible".

Ce qui se précise, dans Hanezu, c'est le rôle que joue la caméra de Kawase. Elle n'est plus seulement l'esprit, car l'image incarne celui-ci désormais. Elle n'est pas uniquement un personnage invisible. Elle est ce rose, cette teinte, ce baume - cette conscience aussi. On a parfois l'impression qu'il s'agit d’un morceau de la conscience qu’un personnage aurait laissé de côté. Une part de lui est là, flottant quelque part dans la scène et observant celle-ci. Il arrive souvent qu'on suive les personnages marchant sur un chemin, puis qu'on les laisse alors qu'ils continuent d'avancer : le film devient témoin d'un temps, et le spectateur habite par la présence (le point de vue) un endroit du récit que le récit déserte - le film fait oeuvre de persistance : nous sommes moins retenus que nous ne retenons. Naomi Kawase nous dit qu'il y a plusieurs temps, et s'ils se rencontrent parfois, nous ne sommes jamais qu'à la surface. C'est là pourtant, à la surface, que tout se précipite. Elle dit aussi que l'espace du cinéma est un volume, qu'il y a des recoins, des zones, des alcôves, des niches - et un film est un parcours dans ce volume.

dimanche 5 octobre 2008

La forêt de Mogari - Mogari no mori - Naomi Kawase




Ce qu'il y a de passionnant, dans La forêt de Mogari, c'est la place qu'occupe Naomi Kawase au sein de son film, place matérialisée par une caméra que l'on sent toujours présente, qui n'essaie pas de nous faire croire en une quelconque transparence, qui ne cesse de marquer une distance entre la salle et l'écran. Elle est un personnage en soi. On la voit, on devine son passage, lorsqu'elle déplace des branches dans la forêt, lorsqu'elle court pour suivre les comédiens, lorsqu'elle traverse un cours d'eau et que le courant la fait trembler.

Ce personnage tient plusieurs rôles.
D'abord, celui de l'accompagnateur. Si la jeune femme accompagne très loin le vieux monsieur dans son chagrin, la caméra est là pour la réconforter. Présence douce, allégeant la tâche. La jeune femme en a besoin - la forêt où le vieux monsieur l'entraîne est à la fois très réelle et très intérieure. Il y fait froid la nuit, et les vêtements mouillés peinent à sécher. Mais c'est aussi un lieu de deuil, où des sons, des arbres, un cours d'eau, prendront un sens nouveau, résonneront profondément. La jeune femme reconnaîtra ces signes, et l'homme les partagera avec elle, comme s'il avait voulu lui montrer comment on apprend à vivre parmi les morts.
Les personnages ne cessent de traquer des fantômes, de regarder au ciel, ailleurs que dans le champ. Aussi nous arrive-t-il de penser que cette caméra qui les suit est un fantôme parmi d'autres. Invisible pour les personnages, dénoncée pour les spectateurs, Naomi Kawase pose ainsi cette règle : vous, spectateurs, vous croirez aux fantômes et saurez les reconnaître ; vous, personnages, vous douterez de leur existence. Et nous voyons à travers les yeux d'un fantôme se débattre deux humains qui doutent de sa présence. Cette façon de se mettre à la place des morts pour filmer une histoire de vivants est bouleversante.
Il faudrait parler de la musique aussi, du son. On a le sentiment d'entendre exactement ce que les personnages entendent, de la manière dont ils l'entendent. Ca part du silence pour atteindre le bruit, en passant par des stades de perception très progressifs, focalisant sur un seul son, le vent, l'oiseau, la petite musique que les deux protagonistes apprennent à jouer au piano, rejoint peu à peu par les autres sons, ceux du réel dans sa totalité. C'est comme l'éclosion d'une vision. Une série d'épiphanies qui traduit bien la façon dont on vient au monde : d'abord un signe, un seul, qui permet d'appréhender un ensemble plus large.

lundi 31 décembre 2007

en 2007, dix films

1. INLAND EMPIRE - David Lynch
2. Syndromes and a century - Apichatpong Weerasethakul
3. La nuit nous appartient - James Gray
4. Boulevard de la mort - Quentin Tarantino
5. Encounters at the end of the world - Werner Herzog
6. I don't want to sleep alone - Tsai Ming-Liang
7. La forêt de Mogari - Naomi Kawase
8. Aka Ana - Antoine d'Agata
9. Le direktor - Lars von Trier
10. Supergrave - Greg Mottola

vendredi 31 décembre 2004

en 2004, 10 films

1. The White Diamond – Werner Herzog
2. A l’ouest des rails – Wang Bing (3 parties, 3 chroniques : Rouille 1&2, Vestiges, Rails)
3. Ten skies – James Benning
4. One way boogie woogie / 27 years later – James Benning
5. Saraband – Ingmar Bergman
6. Shara – Naomi Kawase
7. The brown bunny – Vincent Gallo
8. Kill Bill, volume 2 – Quentin Tarantino
9. Goodbye, dragon Inn – Tsai Ming Liang
10. Le dernier des immobiles – Nicola Sornaga

vendredi 29 décembre 2000

en 1998, dix films

1. Les idiots – Lars von Trier
2. The Kingdom II – Lars von Trier
3. Chronique d’une disparition – Elia Suleiman
4. Moe no suzaku – Naomi Kawase
5. Pages cachées – Alexander Sokourov
6. Le pouvoir de la province du Kangwon – Hong Sang Soo
7. Conte d’automne – Eric Rohmer
8. Utopia – James Benning
9. Jackie Brown – Quentin Tarantino
10. Docteur Chance - FJ Ossang