samedi 16 octobre 2010

13 lakes - James Benning (2004)

Qu'est-ce qui fait que le regard s'arrête et fixe un espace ?
Qu'est-ce qui déclenche, chez James Benning, le moment de filmer, et, plus largement, pour nous qui ne filmons pas, le moment de voir ?
Qu'est-ce qui change le regard en vision ?
Les films de James Benning nous mettent dans la position de celui qui voit.



Premier lac.

Montagne et soleil levant, neiges au flanc.

Eau grise avec des reflets roux.

L'infini mouvement de l’eau, contre la fixité du paysage.

Ciel bleu sans atermoiements.

L’expression d’un matin.

Les montagnes roussissent.

Et finalement ce sont elles qui changent le plus vite.

Elles, plus que le lac.

Elles, immobiles mais prises dans l’irrémédiable de la lumière.

Plus que le lac, toujours mouvant, mais d’un mouvement toujours semblable.

Deuxième lac.

Blanc gris.

Formes au loin qu’on prendrait pour des îles, taches minuscules qu’on pourrait croire au bord de l’œil.

Le ciel chargé, la pluie, légère, à la surface du lac.

On ne devine pas l’horizon, pas clairement tracé.

Et le ciel dans le lac devient de la lumière.

La pluie : des trous dans l’eau.

Porosité d’une surface toujours réparée.

Troisième lac.

Si ridé de vagues qu’il fait dunes de désert.

Jet-skis au loin traçant des lignes.

Lignes dans l’eau et dans le bruit.

L’eau est si claire qu’on voit les algues au fond.

Toute une tribu qui semble dériver sans racine, spectatrices de la course des jet-skis.

L’humain dans le paysage : un point.

Et, si vitesse, si action, une ligne.

L’humain ne fait pas plan.

Il trace.

Et couvre par le bruit l’immensité.

Quatrième lac.

Berce la glace qu’il vient de briser.

Mille morceaux qui n’ont été qu’un.

Leur présence solide sur l’eau nous donne à voir la respiration du lac.

Un poumon.

Comment la vague qui vient s’étouffe sous les morceaux de glace.

La glace se tient au bord – au-delà, l’eau est libre.

Une jetée au loin, un bateau qui s’en va.

On regarde le bateau.

On lui invente une destination.

Un chalutier ?

Une fonction.

Ce ne sont pas des questions qu'on pose à un lac.

Un lac : l’équilibre d’une platitude.

Toujours remise en jeu, jamais parfaitement plate, mais ne cherchant que ça.

Un lac toujours en révision.

Cinquième lac.

Une épure.

Rien sur l’eau rien dans le ciel.

Pure lumière.

Vagues rares.

Sifflets d’oiseaux stridents.

Ligne de l’horizon : cet entre-monde.

Sixième lac.

En désordre.

Transpercé d’herbes, de rochers.

Perd sa qualité plane, devient marais.

Et le ciel lui-même, zébré de nuages.

L’horizon protégé par la nature.

L’espace n’est pas la nature.

Le bruit d’un passage à niveau.

Un train.

Passage de ce train qu’on ne voit pas.

Première fois qu’on imagine un envers à l’image.

Le regard rétroverse.

Que voyons-nous ? Et d’où le voyons-nous ? Depuis quel point ?

Septième lac.

Sous un ciel chargé, traversé de rayons de lumière.

Une eau brune mouvementée.

Entre le lac et la couverture des nuages, il y a un interstice où le vent, que la vision ne matérialise pas en tant que vent, s’engouffre.

Et le vent fait glisser les nuages, fait glisser l’eau.

Bruits d’un orage.

Rideaux de pluie, au loin.

Ici, pour l’instant, tout est presque calme – si ce n’est cette vitesse, suspecte, du ciel et de l’eau.

On sait ce qui vient.

Huitième lac.

Eau grise et ciel laiteux.

Un pont en diagonale, barrant l’horizon, où des voitures circulent, qu’on n’entend pas.

On entend les vagues.

On devine la rive.

Un lac banal et sans limite, pacifié, dressé.

Ca n’a plus rien d’un paysage.

Ca n’a plus rien d’une vision.

C’est une carte où circuler.

Neuvième lac.

Idylle.

Une île à l’horizon.

Gonflée comme un bouton, comme un rêve.

Et d’incessants oiseaux de passage.

Une île posée sur la ligne de l’horizon.

Qui dit l’ailleurs, le rêve de loin, la possibilité d’autre.

Ce lac est un miroir tordant ce qui se passe en haut.

Ce qui se passe d’immobile en haut.

A l’horizon brume et eau blanche se confondent.

On ne voit pas de ligne, mais un espace.

Cette île figure le plus loin que nous puissions voir.

Elle occupe cette place, dans notre regard qui cherche toujours la limite, toujours le fond.

Dixième lac.

En tourment polaire.

Montagnes enneigées au loin.

Ciel chargé de nuages indistincts.

Et le vent qui vient de derrière la vision, légèrement de travers, se chargeant de l’eau du lac et la redistribuant à sa surface.

Le vent rase le lac, le vent couteau.

L’eau au loin, plus bleue que le ciel, bleu pétrole d’un lagon.

Ce bleu-là dit froid, l’œil le sait.

Dit très froid ou très chaud.

De toute façon, dit l’excès.

Onzième lac.

Entouré des mesas des westerns.

La terre orange et le ciel bleu.

Les couleurs franches et sauvages de ce coin-là du monde.

Couleurs sans mélancolie.

Pas un arbre.

Rien que cette terre solaire.

Le lac et l’aridité, ensemble.

Et soudain le passage d’un bateau de tourisme.

On pensait voir surgir coyotes ou cow-boys, mais non.

On n’est pas seul à voir ce lieu qui semble si étranger.

Puis on rejoint les vagues, que le passage du bateau a créées.

La terre flamboie tandis que l’eau noircit.

Soleil ras et couchant – mais l’espace est si vaste et si nu qu’il semble ne pas pouvoir disparaître.

Douzième lac.

Un pur miroir.

Sans ride.

Reflète exactement couleurs et formes.

Nuages, arbres et parois rocheuses.

Symétrie exacte.

Quelque chose d’irréel.

Le lac devient un lieu qui ne dit rien de lui.

Qui dit ce qui l’entoure sans déformer.

Arrêtant les choses à sa stricte surface.

Des bruits de tirs au loin, et leurs échos – tout est doublé ici, images et même sons.

Des tirs, comme si les chasseurs gardaient le secret de ce lac impassible.

On n’a pas d’autres mots qu’humains pour décrire ce lac - impassible, c'est tout ce qu'on a trouvé.

Il faut dire qu’on n’est pas lac.

Qu’on ne sait pas faire surface à l’exact reflet, trop occupés à tordre tout ce qui nous vient.

A tout laisser nous traverser.

Treizième lac.

Une eau noire agitée.

Les sacs plastiques de E la nave va.

Mouvement continu, effréné des vagues.

Et le ciel blanc.

Le lac est agité mais le ciel stable.

Les nuages tiennent leur rôle de couvercle.

Une image sans accord.

On pourrait tracer à la règle l’horizon.

Deux natures contraires qui s’opposent, et ne se renvoient rien.

N’échangent rien que leur opposition.

Rien que leur différence.

Se limitant l’une l’autre.

Définissant.

vendredi 15 octobre 2010

Ten Skies - James Benning (2004)

10 ciels. 10 bobines de 10 minutes chacune, enregistrant 10 ciels californiens.

Sans parole, James Benning réinvente le cinéma parlant. Ses dix ciels ont des choses à nous dire.

Premier ciel.

Deux traits, une nébuleuse au centre.

Ciel pérenne et sans qualité – apprendre à regarder.

Les formes s’élèvent.

Un trait disparaît.

La nébuleuse s’étend dans le bleu, pâlit l’azur.

Une lueur au-dessous, un oiseau d’aube.

La lumière de l’aube repousse le ciel, le renvoie au cosmos.

Deuxième ciel.

Un nuage qui s’expand.

Il contient la lumière.

Il gonfle par endroits – bulles de choufleur ambrées.

Des oiseaux noirs le traversent, des oiseaux réduits à des ombres.

Une idée de l’apesanteur, d’un corps illimité, d’une vie sans borne.

Fulgurance d’un avion, tandis que le bleu s’éclipse.

Bleu toujours menacé.

L’azur est le soutien.

Troisième ciel.

Grand vent repoussant les nuages bleu-gris.

Le ciel est submergé.

Vagues ou baleines, un océan filandreux.

Rares rayons de lumière perçant l’opacité.

Et de l’opacité à la luminescence.

Apaisement des grisailles.

Vagues lentes de gris.

Entre les vagues, un halo.

Peut-être un arc-en-ciel.

Le ciel d’après la pluie.

Quatrième ciel.

Une cathédrale d’été.

Nuages qui verticalisent.

Révèlent la profondeur du bleu.

La distance de ce coin de la terre au zénith.

Calme ascension, invisible croissance, et toujours la question du mouvement et de son origine.

L’origine du mouvement des nuages est invisible – le mouvement est-il immanent ?

C’est dans l’air ?

C’est dans l’air que sont les possibles propulsions, possibles extensions de nos corps sans centre.

Surprise de ces nuages qui dessinent un masque dont le nez s’allonge.

Cinquième ciel.

En morceaux.

Soleil derrière nuages comme banquise, comme morceaux de glace tout juste séparés, encore faillibles.

Comme un écran.

Mise à distance du cosmos.

Les êtres séparés des astres.

Le lointain presque visible.

On voit sans exactitude.

On devine.

Sixième ciel.

L’informe.

L’étau glacé des nuages blancs.

Ciel massif.

Quelque chose d’inhumain s’y joue.

Quelque chose d’étranger.

Ces mouvements-là n’ont rien à voir avec nous.

L’étau se desserre et révèle et un bleu mêlé, bleu fumant, empoisonné.

Traînées qui se dispersent.

Soupirs de l’infini.

Vers l'infini ?

L’azur moqueur – le bleu s’en fout, pérenne, toujours dessous.

On croit le voir dessous, c’est une question d’écran, il est seulement plus loin.

La barrière blanche s’élève.

Le plan bientôt privé de bleu.

Comme un rideau qu’on tire de bas en haut.

La fermeture, la privation, l’inverse d’un lever de rideau.

Les échafaudages du ciel.

Le bleu persiste pourtant – dans le rideau mité des nuages on l’aperçoit.

Septième ciel.

Intervention humaine.

Au-dessus d’une cheminée d’usine.

La vapeur blanche se jette dans le ciel.

Un autre rythme, distinctivement humain, car agité.

La vapeur singe les nuages – mais se perd vite – sans qualité d’aplomb – précipitée.

La création d’un éphémère.

L’éternité hors de portée.

Ca n’est pas même un nuage, c’est un ajout.

Accumulation hystérique, propagation, projection sans devenir.

Une contrefaçon.

Huitième ciel.

Une grisaille.

Banalité des bruits violents.

Mouvements imperceptibles.

Alors ce sont les nuances qui captivent le regard.

Les nuances créent l’émotion.

Quand les sept autres ciels n’étaient qu’impressions.

Un ciel mélancolique – quelque chose du dedans qui se retrouve au dehors.

Parce qu’il n’y a plus de spectacle.

Ce qui anime l’humain n’a rien de spectaculaire.

Neuvième ciel.

Autre banquise, mais les morceaux sont bien plus séparés.

Ne coïncidant plus, ils moutonnent.

Immobilité plus sereine, moins poignante qu’au huitième ciel.

On voit le bleu.

De l’importance de voir bleu – voir autre chose que soi – voir bleu c'est voir loin.

Le bleu est la transparence du cosmos.

Ces nuages-là n’empêchent rien.

Ils soulignent, au contraire, ce bleu si grand.

Une route au-dessous, quelques voix.

L’au-dessous de ces dix ciels, on le devine parfois, on le fabule.

L’au-dessous des ciels est une fable.

Dixième ciel.

Un mystère.

Une faille au centre, quelque chose d’organique, un pli.

Le ciel en deux parties, haute et basse.

Comme un canyon.

On voudrait mettre la main.

C’est l’origine du monde.

On entend le train.

Oiseaux et avions.

Libre circulation autour de l’origine.

Les bruits du soir aussi, du soir qui vient.

Mariage de l’origine et du soir.

Le pli s’assombrit.

L’un des nuages garde pour lui tout le souvenir du jour, tout le souvenir du soleil.

Souvenir de la lumière.

Le nuage se prend pour un astre.

Le son des oiseaux envahit le plan.

Toujours le bleu du ciel, mais les nuages noircissent, sans permanence.

Bleu très pérenne – divin.

jeudi 14 octobre 2010

Miel - Bal - Semih Kaplanoglu

C'est l'histoire d'un père apiculteur et de son fils. Ce qui les unit relève d'une tendresse infinie. Ils veillent l'un sur l'autre comme s'ils portaient un secret sidérant, et s'encouragent à garder ce secret. C'est d'ailleurs ce que le père dit au petit au garçon, qui veut lui raconter son rêve : "dis-le moi à l'oreille", suivi d'un "ne raconte tes rêves à personne". Pour se parler, ils chuchotent, car le garçon est encore très timide avec la parole. Et quand le père succombe à l'une de ses crises d'épilepsie, le garçon est là pour lui passer de l'eau sur le visage. Tout ceci se passe en douce, loin des regards plus inquiets de la mère.
Cette tendresse traverse l'écran. Les forêts sont magiques, les animaux merveilleux, et le monde des adultes bizarre. On pourrait craindre l'imagerie, mais c'est bien plus que cela : c'est la mélancolie faite film.

John John - Foster Child - Brillante Mendoza

Ce matin-là, loin des gratte-ciels de la grande ville, tout le monde se lève d'un mauvais pied. Le père a perdu ses ciseaux et accuse tout ce qui bouge, la mère fait la loi à sa façon autoritaire et stridente, le fils nourrit les oiseaux sur le toit et oublie d'aller à l'école, et John John se réveille chagriné, pleurant et pissant. Il faut dire que c'est le dernier jour de John John dans la famille qui l'a élevé. Il sera ce soir confié à des Américains, qui l'adopteront.
La dame responsable de ces passages d'enfants, d'orphelinats en familles pauvres, puis de familles pauvres en familles riches, traverse le bidon-ville pour rendre visite à la famille temporaire de John John. Cette première traversée, en temps réel ou presque, invite le spectateur à poser un regard social sur les familles qui y vivent : voilà comment les mères élèvent leurs enfants, voilà comment les enfants se lavent, voilà de quoi sont faites les rues et les maisons.
Il y aura une seconde traversée, en sens inverse, effectuée par John John, sa nourrice et son fils. Cette fois-ci, le regard viendra de l'intérieur de ce qui est filmé. Nous entendrons les histoires de chacun - échanges de bande dessinée, rupture amoureuse, enfants qui grandissent... C'est cette seconde traversée qui donne toute sa force à la première. Les mêmes images s'affranchissent des catégories que nous avions plaquées sur elles, et deviennent vivantes, matérielles. L'humain transparaît.
C'est d'ailleurs la grande question de Mendoza, qui fait des films dont la temporalité excède rarement une journée. Il faut qu'au bout de la journée, par l'épuisement des courses d'un bout à l'autre de la ville, par le déplacement des corps d'un lieu originel en un lieu inhabituel, s'opère pour les êtres qu'il filme une révélation. Une révélation, ou bien une métamorphose. Ainsi cette nourrice, prenant très au sérieux tout ce qu'elle est chargée de faire, et ne perdant pas de temps en des considérations d'ordre émotionnel, de retour de l'hôtel où elle vient de laisser John John à la famille américaine, s'égarera aux abords d'un centre commercial, et pleurera violemment, secouée de sanglots. La ville est devenue un labyrinthe, et la nourrice un être auquel on vient d'arracher sa substance.

mercredi 13 octobre 2010

The social network - David Fincher

The social network est l'illustration par David Fincher, sans joie ni intuition, d'un fait divers d'une banalité confondante. Quelque part entre le spot de pub version longue pour une humanité propre, obséquieuse, procédurière et vulgaire, et le reportage in extenso sur un phénomène de société. Le cinéaste mime la spirale obsessionnelle par l'excès de vitesse, l'accumulation névrotique d'informations scénaristiques, et le cloche-pieds entre les temporalités du récit. Il n'y a pas une seconde de The social network qui ne soit saturée, pas une seconde de doute, de frémissement, ni de grâce - ça n'est même pas visé. La seule alternative à ce récit huilé version regarde-papa-sans-les-mains, mis en scène avec la distance appliquée des cinéastes auxquels on a bien dit de ne jamais prendre parti, c'est, on s'en doute, l'émotion, ou plutôt l'émotivité larvée derrière chaque personnage génie-froid-ou-coeur-blessé. Mais faire du cinéma pour ça ? Je ne vois pas.
D'autant plus désagréable qu'on voudrait nous faire passer cette chose lisse et molle pour la conséquence inéluctable d'un phénomène de société de très grande ampleur. Le problème est que ce 'phénomène', ainsi narré, ne dit rien du monde dont il prétend être l'emblème (la reconstitution historique est aussi sérieuse, mais moins costumée, que les fresques les plus pompières - la Naissance d'une nation de Griffith passe presque pour un sketch de Laurel et Hardy, à côté du Social Network de Fincher). Il n'en dit rien, car il n'est autre que ce monde, le suit, s'y conforme, s'y vautre. Rien n'excède, donc rien n'est dit.
En ce sens, c'est un film idéologique, qui pense ne pas l'être, mais qui est pris dans la toile de l'idéologie qu'il décrit.
Idéologique d'abord au sens de participatif : Fincher illustre un mythe qui existe déjà. Il ne crée rien. L'art n'est donc qu'une manière de servir le réel.
Idéologique encore, parce que la très légère critique, par l'émotivité larvée, du système mis en place, est noyée sous un cinéma de la fascination, presque caméléon avec ce qu'il filme.
Idéologique enfin parce que le double-fond du personnage principal n'est autre que la justification appliquée à la lettre de l'idéologie décrite. Nous serions des individus narcissiques, manquant d'amour et de reconnaissance, parfois lâches, souvent faibles, et faisant de nos faiblesses une force. Ce discours n'échappe en rien aux dramaturgies capitalistes classiques. Ce sont donc deux mêmes discours qui viennent se superposer et se mordre la queue. The Social Network est un film à repli, certes, mais sans ailleurs.

Hamlet, par Nicolaï Kolyada, aux ateliers Berthier

Il lui faut des bouchons, des couvertures, quelques fausses Jocondes, des boîtes de conserve, un tub, des laisses, et une porte. C'est tout ce dont a besoin Nicolaï Kolyada pour raconter l'histoire de Hamlet.
La porte est essentielle. Au fond de la scène, elle annonce l'irruption boulevardière de personnages incandescents, et l'ouverture sur le rêve ou la vision. La scène est protégée par des murs croulant sous des tableaux, et par la porte on aperçoit tout un Royaume, quelques fantômes aussi. Protégée, ou comprimée - c'est une cocotte minute. Les êtres qui y passent entrent en ébullition.
Ce qui se produit sur scène est ahurissant. Cela relève de la danse, de la transe, du rituel vaudou. Les trente premières minutes sont presque sans dialogue. Les acteurs dansent le nouveau règne. Paganisme ritualisé, débauche joyeuse et minuscule : on se verse un seau de bouchons sur la tête, mais on le fait cent fois, et c'est à chaque fois plus intense, plus lubrique. et puis on range, vite, pour tout recommencer demain. Le spectateur se prend à observer comme de très loin une peuplade inconnue aux moeurs absolument étrangères, qui caresse les seins des Jocondes multipliées, se passe des bouchons de bouche à bouche, se tient par la laisse et gémit. Kolyada a choisi d'ouvrir ainsi son Hamlet - il lui fallait représenter le nouveau Royaume, décrire son existence, ses codes minimaux mais persistants, du moins jusqu'à la représentation des comédiens, véritable irruption de la conscience malheureuse dans une pièce qu'on redécouvre.
Car on redécouvre Hamlet. Quand le texte revient, l'histoire se met en place, on reconnaît les morceaux qu'on aime, et on les voit différemment, transformés. Hamlet n'est plus cette grande tige grinçante, c'est un jeune homme dansant, farceur, déjà contaminé, lui aussi, par les codes du nouveau Royaume. Son père lui apparaît, avec des ailes d'ange sur le dos, un t-shirt à l'effigie de Jésus-Christ, et un fil rouge autour de son doigt - c'est Kolyada lui-même qui joue ce rôle, se glissant dans les scènes, rasant les murs avec sa présence à la fois bachique et lunaire.
Hamlet, c'est Oleg Yagodine, diablotin véritable crevant de rage et de douleur - mais de désir surtout, et c'est bien ce désir qui parcourt la pièce d'un bout à l'autre, et qu'on entend si justement. Un désir trop clair qui perce dans l'idiotie générale - qui n'exclue pas l'idiotie, mais qui la dépasse. On finit par comprendre que l'existence de Hamlet ne va pas contre le monde - elle en naît, et grandit tellement vite qu'elle abolit ce monde. Alors on est ému par des mots qu'on connaît et qui prennent une autre couleur, et surpris par le dénouement pourtant attendu.

lundi 11 octobre 2010

Juraj Jakubisko

Je viens de voir un film extraordinaire, dont je parlerai bientôt. C'est Les oiseaux, les orphelins et les fous, de Juraj Jakubisko. C'est tchèque, ça date de 1969, c'est sanglant et absolument provocateur, c'est l'histoire d'un couple à trois, très joyeux et très triste à la fois.
Après, quand je pense à la façon dont Les chansons d'amour avaient été portées aux nues il y a trois ou quatre ans ou bien au foin qu'on fait sur le Xavier Dolan (que je n'ai pas vu, mais que je n'aime pas par principe, car c'est le genre de film auquel on adhère ou qu'on rejette - alors je l'ignore), ça me laisse songeur, mais je me dis qu'on a les reflets qu'on mérite. (A propos de Christophe Honoré, j'ai même entendu Jean-Marc Lalanne parler de Proust, et de Carrol Lewis pour Xavier Dolan.)
Je ne crois pas du tout en une conspiration Louis Garrel - je ne crois pas que Louis Garrel soit là derrière chaque journal à menacer les critiques de ne plus leur sucer la bite s'ils ne sucent pas la bite des films dans lesquels il joue. Mais quand même, chaque film dans lequel joue Louis Garrel est encensé. Alors c'est sans doute une pulsion grégaire : créer une idole commune, qui ne ressemble à personne, qui ne dit rien de son époque à part son apathie et le poids des générations passées (poids assez vague, en somme, mais c'est une manière aussi de laisser entendre que rien ni personne ne s'est réveillé).

Le songe de la lumière - El sol del membrillo - Victor Erice

Un peintre madrilène à la fin de l'été tente de représenter un cognassier, qui pousse dans la cour de son atelier. Mais bientôt c'est l'automne et avec l'automne vient la pluie, et les coings gonflent et se flétrissent.



Le songe de la lumière est un grand film sur l'automne, sur comment les choses de ce monde gardent en mémoire l'été, toute la lumière de l'été. Comment elles vont s'abîmer aussi, disparaître dans les nuits plus longues, et passer du lascif au banal, de l'individu à la lumière, de l'hypertrophie solitaire au multiple. A partir d'un seul arbre, Victor Erice embrassera toute une ville.

Entre l'arbre et le cinéaste, il y a un peintre. Un homme qui fait quelque chose de cet arbre et que le cinéaste accompagne quotidiennement, depuis la préparation minutieuse de son travail, jusqu'à son ultime réalisation, en passant par quelques renoncements. Le film se présente comme un journal - on pourrait dire aussi : comme un herbier. Il n'est pas anodin que Victor Erice ait choisi un vrai peintre voulant vraiment peindre ce cognassier, car ce qui est visé, dans Le songe de la lumière, plus que le réel (qu'on compose aisément à partir d'impressions et d'effets), c'est une vérité. On perçoit alors cette chose inouïe qui rend le cinéma si singulier, et qui en vient à préciser nos goûts : le cinéma est l'art de l'accompagnement. Filmer brutalement l'arbre, ç'aurait été montrer sa mort, et rien de plus. Filmer un homme qui veut le peindre et reste auprès de lui plusieurs jours durant, c'est dire le monde entier, c'est dire l'homme dans le monde, et ce qu'il fait, et comment il le fait. Un angle minuscule, à portée, à partir duquel on perçoit l'infini.

Il n'y a pas à ma connaissance de film plus précis et sincère sur ce que c'est que de créer (si ce n'est l'autoportrait de Eric Pauwels dans Les films rêvés). Erice montre les clous, les lignes, les méthodes, toute la préparation pratique à un travail fait autant d'intuitions que de discipline. Le peintre pose des croix blanches sur chaque feuille, chaque fruit : c'est qu'il a besoin de savoir ce qu'il a vu et depuis quelle hauteur, de mesurer l'espace entre toutes ces choses, d'en évaluer la verticalité. Peu à peu, l'arbre prend forme sur la toile, mais il semble soudain trop haut : le peintre reprend son travail à zéro. Il mélange quelques couleurs sur une palette, se tient chaque jour à la même distance de la toile et de l'arbre, et peint, lançant des regards vifs vers le cognassier comme un oiseau évaluant la possibilité de se poser sur une de ses branches. Il n'y a pas de mensonge, pas de pose romantique dans Le songe de la lumière. Toutes les 'affres' du créateur sont noyées dans un quotidien simple et laborieux, et non somatisées en insomnies ou fièvres terrassantes, oreille coupée ou tentative de suicide. Peindre est un travail. Filmer un peintre en est un autre.

Une radio allumée près du chevalet, on parle de la guerre du Golfe ; un ami passe, on entend la langue de deux amis entre eux, on leur imagine une jeunesse commune, on perçoit comment les mots les ont unis, et le terrain de jeu qu'ils se sont faits au sein du langage ; une femme vient voir l'avancée du tableau, et c'est une forme du sentiment amoureux qui se dessine, une idée du couple ; des ouvriers polonais exécutant quelques travaux dans l'atelier mangent un coing, et le film dit alors quelque chose du fruit, de ce qu'il représente pour chacun, des mille manières de l'envisager dans mille vies différentes. Les images du Songe de la lumière sont ouvertes. Aussi, lorsque Victor Erice sort de la cour de l'atelier du peintre et filme les trains, les immeubles, les ciels, les terrains vagues, les fenêtres où l'on aperçoit une télévision allumée, cela n'a rien d'un intermède poétique. C'est la suite évidente d'un travail amorcé dès la première image. C'est une des branches du cognassier qui se prolonge.

(ici aussi)

samedi 9 octobre 2010

soirée à la Femis

J'ai vu jeudi dernier cinq courts-métrages proposés par les élèves de la section montage de la FEMIS. Il y avait beaucoup de choses intéressantes.

Je retiendrai d'abord En terre étrangère de Suzanna Pedro, qui travaille sur sa famille et ses origines (portugaises) : un père qui ne parle pas, une grand-mère qui est sourde, et une mère qui pleure sans cesse. C'est très beau, très bien filmé et narré, souvent émouvant, et ça dit des choses très profondes sur ce que c'est que d'être un immigré. La réalisatrice ne cesse d'ouvrir son film à des possibles (fictionnels, poétiques, contemplatifs...) qui me font croire en son talent.

Il y avait aussi Mittelwerk express de Jean-Baptiste Alazard. Au début j'ai eu très peur. Montage cocaïné d'images subliminales où le réalisateur se masturbe et se gode, tandis qu'apparaît en lettres rouges le mot 'soumission'. Finalement une histoire prend forme : quelques jeunes ayant formé un groupe, (une secte ? un mouvement politique ? un joyeux clan ?) reviennent de leurs idéaux révolutionnaires après la disparition de l'un de leurs proches. La distance entre l'histoire et la façon de la raconter ne me semble pas juste (on se moque des poses romantiques ou anarchistes, et en même temps on est absolument dans ces poses), mais il y a des images très fortes, une esthétique, et une véritable ivresse. Je préfère ça à Fight Club, à Pi, ou à Seul contre tous - au moins là, le réalisateur y va à fond.

Jet Lag, de Gustavo Vasco, est un film plutôt drôle entièrement construit sur des conversations Skype entre un étudiant chilien à Paris et sa famille restée au Chili. Ca ne va pas très loin, mais c'est jovial, et très touchant.

Traumzeit, de Emma Augier, parle d'une ville qui voulait être l'emblême du communisme. C'est la portrait de la fille de l'architecte de cette ville, elle-même architecte, tentant de préserver l'esprit du lieu. C'est bien, on aime entendre parler cette femme, mais le point de vue est de l'ordre du lieu commun - la réalisatrice prémédite nos réactions de spectateurs, plutôt que d'attaquer le cliché (de l'immeuble stalinien par exemple, ou de l'enfilade de cheminées d'usines) sous un angle singulier.

Enfin, La cellule de Hoël Sainleger est une purge - une science-fiction où un type mou se prend pour Harrison Ford dans Blade Runner. Parfois, c'est drôle. Mais en fait, non.

vendredi 8 octobre 2010

Kaboom - Gregg Araki

Kaboom est la lecture pop d'un certain revival New Age.
Ce qu'il y a de beau, c'est que malgré la perfection glacée de Mysterious Skin, Gregg Araki n'a rien abandonné de ses velléités foutraques. Il ne pose jamais en esthète post-warholien ni en petit malin qui a fait pleurer dans les chaumières. Il suit son chemin, parfois grossier, parfois malhabile, mais il le tient. Cette désinvolture (formelle et narrative) est sans doute ce qui lui a permis de conserver son cinéma à la marge, c'est-à-dire au seul endroit où il peut prendre vie.
Pourtant, je reprocherais à Kaboom un manque de sensibilité et de prise de risque - le sexe, par exemple, vaut toujours pour métaphore de quelque chose d'autre, et ne dit jamais ce qu'il est, ni ne le montre (au mieux, il le commente). Les seuls moments du film qui existent pour eux-mêmes, sont les conversations entre amis à la cafétéria, quand elles ne servent pas à faire avancer l'histoire, quand elles sont seulement l'occasion d'une réplique drôle ou d'un ralentissement dans le rythme global du récit. Il y a là quelque chose d'à la fois inepte et savoureux qui ne gagne malheureusement pas la totalité du film.
Car le déluge de musiques, de visages, d'intrigues et de couleurs fluos, à mon sens, n'est pas assez constamment gratuit, est toujours trop asservi à un vouloir-dire sociologique, psychologique, ou narratif. Si vraiment Araki voulait dire quelque chose de la jeunesse californienne, s'il voulait vraiment décrire une psyché (et il l'a fait, déjà, et brillamment, en renouvelant le genre du film psychanalytique avec Mysterious Skin), s'il voulait vraiment nous offrir un conte, ou s'il souhaitait seulement nous abreuver d'images délirantes et pas cadrées, son film serait plus fort - en fait, il faudrait qu'il choisisse. Là, on observe un cinéaste se débarrasser d'une histoire. Il ne la moque pas, mais il ne prend pas la peine de la raconter. Il n'y a ni premier ni second degré, il y a un film qui n'est pas sur l'écran.

jeudi 7 octobre 2010

Bernardo Bertolucci VS Terrence Malick

Hier en regardant Un thé au Sahara, de Bernardo Bertolucci, j'ai compris cette chose : Bertolucci est un Terrence Malick grotesque. Leur cinéma est animé d'un même but - donner une idée de l'amour, appréhender la mort - mais l'amour que décrit le cinéaste italien est toujours passionnel, sans trêve, et réduit au duo trahison/réconciliation (ou sa variante : suspicion/confiance), et la mort n'est chez lui rien de plus qu'une issue (une fin). Il y a dans ses films une telle mythologie de la mort que cela en devient presque salvateur : on se dit, en voyant Un thé au Sahara, 1900, ou Le conformiste, que la mort n'existe pas, que nous sommes immortels, et que les petits personnages fiévreux évoluant dans des couleurs fauves et sous des musiques chatoyantes (les remplaçant presque, les supplantant en les imitant, singeant les lignes de force du scénario) ne sont pas des êtres humains mais des personnages de films de Bernardo Bertolucci. Il s'agit en effet d'un auteur, au sens où il fait toujours le même (mauvais) film.
Le problème réside peut-être dans une tension entre deux natures qui ne se rejoignent jamais, qui ne dialoguent pas : apollinienne d'une part, visant l'esthétique ordonnée, la chorégraphie des foules, la description maniaque des mouvements du monde ; dionysiaque de l'autre, pleine d'une outrance creuse, d'un débordement par la bêtise, le bon mot, le choc moral. Si bien qu'au lieu de générer une histoire, les films de Bertolucci illustrent un scénario qui ne nous parvient pas.

dimanche 3 octobre 2010

Vittorio de Seta



Vittorio de Seta est un explorateur sans voyage. Fort des expériences de Jean Rouch ou de Robert Flaherty, il resta chez lui, et observa ce qui allait disparaître. Il fit de son pays une terre inconnue, et tenta de la révéler par l’image et le son : chants populaires, description des gestes d’un métier, observation du paysage et de la lumière dans lesquels ces histoires s’inscrivent. Pas de commentaires, sauf au début des films, sur des cartons, en matière d’exposition. Il y a, chez Vittorio de Seta, une véritable qualité dans la saisie du temps qu'il fait, que ce soit l'hiver des Bergers d'Orgosolo, la tempête des Iles de feu, ou l'été de La parabole d'or. Le ciel est à chaque fois un événement pictural. Les couchers de soleil donnent aux films un caractère plus légendaire qu'illustratif ou publicitaire. Le problème tient d'ailleurs à cette atmosphère de légende qui hante les dix courts-métrages du coffret proposé par Carlotta. Le cinéaste semble parler de vies déjà perdues, de traditions oubliées. Et pourtant, il les filme. Il n'y a pas de présent dans les images de De Seta. Il n'y a presque pas d'urgence. Tout est déjà joué.

De Seta est un peintre, quelque part entre Troyon et Millet. Mais à l’inverse de Rouch, qui fait des tableaux avec du quotidien, le cinéaste italien fait du quotidien avec des tableaux. Comme si la matière était donnée d’avance, comme si la beauté n’était pas à conquérir. Les images de ses films, aux couleurs saturées, presque figées, ne semblent rien dire d’autre que « c’est compliqué de vivre ici », « il chante », « il y a du vent », « la ville est loin »… Il y a une littéralité de l’image qui confine au maniérisme – à la pose, croit-on parfois, quand les captations documentaires sont trop ouvertement préparées et mises en scène.

Le problème est peut-être là : Rouch a été choisi par son sujet, tandis que de Seta tente de faire quelque chose (de faire sujet) avec ce qui est à sa portée. Noble intention, mais il manque quelque chose, un rapport entre le documentariste et ce qu’il documente, plus d’échanges, d’interventions. A l’issue des dix courts-métrages, on se pose une question : qu’ont apporté les documentaires de de Seta aux hommes qu’il filmait ?


(ici aussi)

dimanche 12 septembre 2010

Oncle Boonmee, de Apichatpong Weerasethakul VS Poetry, de Lee Chang-Dong

Je me souviens qu'à Cannes, en mai dernier, certains critiques français voyaient en Poetry le meilleur film du festival - manière bien française de railler et minimiser l'enthousiasme de ceux qui s'étaient passionnés pour Weerasethakul, considérés comme 'peu', ou quantité négligeable. Les voix s'élevèrent alors, et l'on vit les vrais visages d'une presse dite 'cinéphile', en vérité mortifère : il était question d'inquiétude quant au 'grand public' (notion toujours en vogue, visiblement) qui se précipiterait sur la Palme d'Or (autre notion blafarde revisitée pour l'occasion) et ressortirait de la salle déçue face à l'hermétisme d'un film de jungle un peu trop spirituel et/ou hermétique (on trouve souvent ces deux adjectifs associés, voire confondus, dans la presse en question). Cette Palme d'Or, dirent-ils, risquerait de mettre à mort les suivantes - le 'grand public' ne se précipiterait plus nulle part, et n'obéirait plus au doigt et à l'oeil d'un savant fou d'opérette (alias Tim Burton, milliardaire bien installé dans les palmeraies californiennes). C'était peut-être cela, au fond, qui gênait ces critiques : que Tim Burton se discrédite, qu'on découvre la supercherie de son cinéma remplisseur de cadres, qu'on ne lui donne plus des millions de dollars pour faire pleurer les familles avec des fictions de pacotille. Poetry était, selon eux, la vraie grande conciliation - l'exigence artistique et l'émotion facile, bien ordonnés par un maître d'oeuvre ex-ministre de la culture (il a rarement été sans profit de flatter les puissants).
J'accordais à Weerasethakul un crédit absolu, fort de l'exposition Primitive, qui s'était imposée comme un moment essentiel du travail du cinéaste et de sa réflexion sur le cinéma. J'imaginais déjà un film vaste comme une jungle.
Je ne savais rien de Lee Chang-Dong, si ce n'est que son Secret Sunshine avait déclenché soit colères soit passions chez quelques amis en lesquels j'avais également confiance. J'attendais donc de voir Poetry avec intérêt, malgré son titre d'une tonne et son sujet tout droit sorti d'un cahier des charges sociologique (Alzheimer + un viol lycéen + un atelier d'écriture = l'enfer, a priori).

Aujourd'hui, je me demande pourquoi les critiques français ont choisi Poetry pour étendard, si ce n'est pour afficher haut et fort leur tendance clairement réactionnaire.
Poetry est une immondice, et la nullité de ces critiques n'en est que plus flagrante (c'est, disons, le seul bienfait de ce film inepte). Hideux (sans esthétique), long (sans durée), mal écrit, mal joué, les scènes s'enchaînent sans surprise (mais avec mille rebondissements) pour nous conduire où nous savions que nous allions dès le début, dès la lecture-même du résumé dans le programme du cinéma. Lee Chang-Dong ne se contente pas de laisser son actrice en roue libre (elle grimace à longueur de plan, et chaque grimace voudrait avoir du sens - le new age façon Giulietta Masina), il voudrait en plus nous diriger. Ses plans, ses scènes, sont des monolithes de signification et d'émotion, imperturbables. Rien ne vient les troubler. Ils semblent correspondre exactement à ce que le cinéaste avait décidé de faire. Le film ne s'est clairement pas fait au tournage (on pourrait presque dire qu'il n'a pas été tourné) - abandonnant toute intuition, toute illumination, tout possible.
J'aimerais pouvoir parler d'un film rationnel, mais ce n'est même pas ça. Poetry n'est même pas un film ancré. Il n'y a pas d'attention portée aux détails ni au quotidien, ni même à une certaine réalité rase-mottes - il n'y a que de la volonté et du pouvoir, lesquels reposent sur un imaginaire prétendument commun duquel Lee Chang-Dong ne cesse de se moquer (plus précisément : Lee Chang-Dong 'exploite' cet imaginaire, comme un patron exploiterait des travailleurs immigrés). Il ne s'agit même pas de cynisme, il s'agit seulement de 'faire'. Si un technicien était tombé malade pendant le tournage, et s'il n'y avait pas eu moyen de le remplacer, je suis à peu près certain que le cinéaste l'aurait tué (ou plutôt, aurait pleuré, seul dans un coin, accablé de dépit, et aurait réussi à monnayer l'échec façon Gilliam et Lost in La Mancha).
Poetry n'offre, au contraire d'Oncle Boonmee, aucune réflexion sur ce que peut être un film, sur ce que c'est que cet outil, et comment le rendre plus beau ou plus puissant. Lee Chang-Dong ne rate rien parce qu'il n'essaie rien. Je vois parfois des films ratés bien plus passionnants que cette chose réussie en tout point, mais franchement morbide. Les seuls moments vivants sont ceux où les membres des ateliers parlent d'eux, de leur vie, face à la caméra - on est là alors au niveau d'un Nicolas Philibert, pas plus, mais c'est un énorme sursaut dans la masse apathique d'images et de sons qui nous sont parvenues jusqu'alors.

Oncle Boonmee, quant à lui, est justement un film raté et passionnant.
Presque raté, disons, si l'on n'isole pas les séquences, si on prend le film comme un tout. Car le dernier Weerasethakul, au lieu d'être le film-jungle (ou film-somme) attendu (trois ans de tournage - et c'est sans doute trop), ressemble à une succession de courts-métrages stimulants, mais dont on attend la suite (le développement) avec impatience. Le film, ai-je lu quelque part, est composé de plusieurs bobines qui toutes ont leur singularité (texture, traitement, personnages, etc...). Le problème est qu'au lieu de s'enchevêtrer (option désordre) ou de s'élever les unes sur les autres (option verticalité), elles s'empilent. Chacune retombe, se noie, se perd.
On voit ce que le cinéaste a tenté de faire, et on est absolument passionné par ces essais d'alchimiste/poète/apprenti-sorcier. On est sidéré par chaque image, chaque matière, chaque visage. Les corps sont beaux, les lumières sidérantes, les histoires somptueuses. Mais le dernier film de l'exposition Primitive, projeté sur un écran-double ouvert comme un livre et dans lequel on glissait notre regard, allait déjà bien plus loin. Phantoms of Nabua aussi, malgré ses dix minutes.
Il faut dire qu'on avait quitté Apichatpong Weerasethakul sur un moment de cinéma extraordinaire. Les critiques pro-Poetry le qualifiaient encore d'éthéré ou de lent - pourtant, à la fin de Syndromes and a Century, il y avait une séance d'aérobic qui devenait une danse. Une hypothèse de cinéma joyeuse et lumineuse (dont on pouvait retrouver une équivalence, plus grossière, à la fin du Zatoichi de Kitano - ou dans la dernière séquence d'Inland Empire - ou encore sous la pluie de Shara). Le cinéaste avait découvert le mouvement - et son cinéma semblait alors capable de frénésie, mais d'une frénésie juste, sage, pensée. La partie de football autour d'un ballon en feu, dans Phantoms of Nabua, réitérait l'exploit. Weerasethakul ne se contentait plus de créer d'incroyables atmosphères, il était devenu un cinéaste de l'incarnation - un maître du désordre. Oncle Boonmee évacue trop souvent cette hypothèse qui s'était ouverte - oui, la femme boîte, le poisson fait l'amour à la princesse, la grotte est utérine, mais ce ne sont que des idées, quand danse et football étaient des épiphanies.



NB : J'ai, depuis, revu et réévalué le film. La chronique de cette seconde vision se trouve ici.

vendredi 6 août 2010

Seven invisible men - Septyni nematomi zmones - Sharunas Bartas



Ils sont quatre, trois hommes et une femme, ils volent une voiture, et un soir, dans un bar, l'un d'entre eux s'enfuit avec la voiture et retrouve sa maison, sa femme et sa fille, et tous les gens qui y passent.
Il y a des dialogues, presque une histoire, des dialogues qui augmentent le mystère de ce qu'on voit, brouillent encore un peu plus les pistes, n'expliquent rien. Ils éclatent souvent de façon isolée - ce ne sont pas des brèves de comptoir, mais plutôt l'expression de l'entrelacs des vies et des humanités mises en présence, comme lors de cette fête qui finira mal. La parole ne résout rien - c'est un chaos supplémentaire (une preuve du chaos).
Si le début est un road-movie en Crimée, la suite, plus grégaire, plombée, caverneuse, révèle ce que Bartas sait faire de mieux : montrer des gens entre eux, réunir des présences, donner à voir des visages. La première partie embrasse l'univers, la seconde se concentre sur quelques êtres humains.
Ce que cherche Bartas, dans l'humain, dans la figure humaine, c'est l'animalité - ce qu'elle signifie de présence au monde, de rapport au temps et à l'espace. C'est aussi pour cela qu'il filme tant les animaux : il place la barre très haut, il dit à ses acteurs, "tu dois être aussi passionnant à regarder que ce dindon". Et ça fonctionne : ce qu'on voit, avant tout, avant les personnages, avant même les corps, ce sont les présences. Présences du monde et des êtres qui y vivent. Ils les laisse enfler, prendre du poids, de la gravité, puis les abat - fantômes, ils commençaient à hanter ce qu'il nous restait de vivant.


jeudi 5 août 2010

The house - A casa - Sharunas Bartas




Un film en forme de portrait chinois - si tu étais une maison, qui t'habiterait ? - formellement splendide, quelque part entre Andy Warhol, Annie Leibowitz et Jan Saudek. Le problème, par rapport à Saudek et Leibowitz, c'est qu'ici on a quelqu'un qui regarde, un intermédiaire évacuant les questions que de telles images pourraient nous poser, absorbant leur violence et leur sensualité. Tout se passe comme si Bartas n'avait pas assez cru à cette histoire de maison-monde, infiltrant dans ses visions un personnage sans nécessité, jouant constamment l'incrédulité, le désarroi ou l'hallucination, et minimisant ainsi les dimensions dédalesque et psychédélique sans fluo qui font la force du film. On ne peut pas se perdre dans The house, car un acteur joue cette perte pour nous. C'est cette dimension de découverte d'un monde à laquelle je ne crois pas du tout, car tout pourrait être là depuis des siècles et nous sauter au visage sans prévenir (vivre un peu plus, en fait, et moins poser).
Il y a aussi un tic dont je ne sais pas trop quoi penser : le moment musical à l'exact milieu du film, comme dans (tous?) les autres films de Bartas. Est-ce que c'est un repère temporel pour le spectateur, un point de rupture, un entracte, une trouée, ou bien est-ce que c'est parce que le matériau échappe au cinéaste (Saudek est quand même très présent) et qu'il cherche par tous les moyens à poser son empreinte ? Autre impression : ces moments musicaux sont comme des creux dans le film, comme si le film se repliait sur eux, et perdait de sa linéarité pour devenir rond, contenant - le film devient alors comme une boîte à musique, un coffre avec à l'intérieur quelque chose de très précieux et très rare, presque inaudible mais là. En écho, cette presque dernière phrase du film (le film est cerné par deux monologues) : "nous n'allons pas disparaître" - Bartas fabrique-t-il des capsules de survie à usage des gens qu'il aime ?
Enfin, que dire de Carax, Descas et Bruni-Tedeschi ? Si Carax s'amuse, son personnage n'est pas le plus passionnant. Quant aux deux autres, ils semblent s'ennuyer à mourir. Il faut dire que Valeria Bruni-Tedeschi n'avait jamais joué dans un film aussi sale (dans des films à partouzes, oui, mais toujours hygiéniques). Qu'est-ce qu'elle fait là ? La réponse est au début du film : Paulo Branco - le nom apparaît aussi gros que celui de Bartas - a produit le film (et, comme d'habitude, ankylosé un cinéma qui n'avait pas besoin de lui).





mercredi 4 août 2010

Achik Kerib - Sergei Paradjanov

C'est un film qui nous fait une fête, au sens canin du terme. Complètement bouffon, sans pour autant perdre en clarté, par rapport aux très sérieux Chevaux de feu. Le scénario est un haïku, et le reste est une question de couleurs et d'énergie. On assiste alors à des danses de douleur et d'amour, tandis que le poète s'initie au monde. Question de cadre aussi : tout se passe là, dans la limite du plan, et au-delà on devine le chantier. Paradjanov fait des films sans hors-champ. Il concentre. Il réunit ses forces, pour en une seule séquence, dire ce que c'est que vivre.
Etrangement, les films de Paradjanov sont très méditatifs. Ca chante, ça danse dans des costumes exubérants, ça passe d'un masque à un autre, mais il y a quelque chose d'extrêmement reposé, limpide, sur lequel on ne versera pas de larmes, mais plutôt une pensée. Tout est à la hauteur de ce dernier plan, hommage à son ami Tarkovski, où une colombe se pose sur une caméra : une forme de symbolisme enjoué, pas ténébreux, mais qui dit les ténèbres en riant profusément.

mardi 3 août 2010

Vingt jours sans guerre - Dvadtsat dney bez voyny - Alexei Guerman

Ca faisait dix ans que j'attendais ça : voir un autre film de l'auteur de Khroustaliov ma voiture.
Je suis un peu déçu mais pas découragé. Ce film-là sent l'adaptation littéraire, au sens d'un essai : le cinéaste s'applique à imposer son style à un matériau qui ne lui ressemble pas exactement, une histoire de guerre et d'amour, très mélancolique, qui fait penser à Un temps pour vivre un temps pour mourir de Douglas Sirk, trop loin de l'ordure délirante de Khroustaliov.
Evidemment on retrouve cette façon qu'a le cinéaste de faire dériver son récit en une myriade de mises en abîme sans lourdeur, sautant d'une catastrophe à un rêve, d'un sentiment à un visage, par des sons très purs extraits d'une matière chaotique. Mais là, quelque chose ne prend pas tout à fait, ou plutôt s'englue dans une somme de sentiments fictionnels pré-écrits et doit toujours recommencer à s'enrager.

lundi 2 août 2010

Tournée - Mathieu Amalric

Une idée pour Amalric : se dégager de la paresse ou façon française de faire du cinéma (donc de vivre, penser, regarder, comprendre le monde et le donner à voir). Fellini pour l'affiche, Cassavetes pour les interviews, en vérité le cinéaste a son monde à lui, trouvé je ne sais où, mais sans doute à un moment important de sa vie.
Dans le scénario c'est la même histoire : un retour en France, fort d'une étrangeté qui doit composer avec le Havre ou Nantes. Aux ports, sans atteindre Paris. On longe le pays par la mer, on rase les murs, et puis une nuit on file - c'est la partie la moins réussie du film, trop de fantasmes et de convenances.
Ce qui se passe dans l'image, c'est ce qui se passe dans le corps de ces femmes importées : une mutation, seule possibilité d'accomplissement - le trait grossi, on peut le transformer. Dans une très belle scène, il y a la répétition d'un côté, le badminton de l'autre - et Zand se détourne de ce qu'il ne peut plus voir, personnage qui ne veut pas en finir avec la lâcheté, et qui préférerait savoir où placer le courage.
Qu'est-ce qu'on fait avec un ballon, avec des plumes, avec des enfants, avec un amour ? Comment on s'en sort, de cette lourdeur d'existence et de corps ? Comment aussi on se méfie de l'émotion tout en y étant absolument - mais l'émotion vaut pour ce qu'elle est : un moteur comique. La vérité du film est ailleurs, dans la sortie des filles hors de la boîte pour chercher les pizzas, par exemple, scène où quelque chose de la France éclate soudain (nous apparaît).

dimanche 1 août 2010

Finis Terrae - Jean Epstein

La douleur est là partout dans ce qui se brise : vagues, bouteilles, rochers en aiguille. Il y a une plaie sur un pouce, de l'écume, des algues, de la fumée, le soleil dans chaque plan et l'océan qui scintille. Des visages noirs, deux bons copains qui s'engueulent pour une histoire de couteau, un dinoysiaque et un apollinien, un lutin et un héros. Et puis la solitude alors, rancoeur d'un côté, infection de l'autre - paysage pierreux, cosmos infernal, corps faibles ou immobiles. Ambroise traîne le morceau pourri d'un corps sur un morceau de roche étroit. Vers les terres il y a Ouessant, où les mères palpitent et où le bon docteur agit, figure barbue quasi-céleste.
Ce sont des images évidentes, qui disent tout tout de suite, habitées par un chagrin terrible, et mues par un sens élémentaire de l'aventure. Le chagrin d'une dispute et celui d'être loin, reclus, souffrant sans pouvoir le dire (pour cause de film muet).