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lundi 14 juillet 2014

Nymphomaniac, Lars von Trier



Est paru, dans le numéro 90 de la revue Trafic, un texte écrit par mes soins, au sujet de Nymphomaniac, de Hamlet, et du personnage de Marcellus dans la pièce de Shakespeare.

mercredi 17 août 2011

Melancholia - Lars von Trier

Melancholia me pose exactement les mêmes problèmes que Antichrist. C'est bien, parce que ça permet de préciser ce qui m'éloigne désormais du cinéma de Lars von Trier.

D'abord, quelque chose de l'humour du cinéaste, quelque chose de son mordant, s'est perdu. Si bien que cette fin du monde me paraît tout aussi inoffensive que chez Spielberg : un jouet d'enfant n'assumant plus sa violence. La violence, dans Melancholia, est vécue comme un état psychologique et peine à s'incarner - tout tombe à plat : les cuillères en argent du père, l'interruption du discours du père de la mariée par la mère, et en trois phrases on expédie le patron de l'agence de publicité. Où sont les accès de rage des Idiots ou de Médée, les bouffées délirantes de Riget, la précision arithmétique du Direktor ou de Manderlay ? La mélancolie comme une partie de jambe en l'air avec le premier venu, chevauché sur une pelouse en faisant bien bouger son épaule, utilisation des acquis d'une première année de formation en danse contemporaine (après Antichrist, Antisexe). La mélancolie comme deux ou trois petites phrases méchantes et sans puissance ("le monde est mauvais", comme dirait Michael Bay).
Echappe à ça la scène de la photographie du verger, paradis promis de l'époux pour l'épouse, négligemment oubliée sur un divan après avoir juré fidélité à ce rêve pour deux. L'époux aurait pu être un très beau personnage, si Lars von Trier avait tenu jusqu'au bout la note aimante et dévouée - mais le départ brusque du personnage à la fin du mariage entrave toute vraisemblance, petit tour de scénario Festenisant relevant du tous pourris vite dit et sans preuve.
Le mariage : sans doute une séquence monumentale, quelque chose entre Cimino, Kubrick et Coppola, mais non. Les discours sont trop volontairement plats, les rires trop gravement accusateurs, tout est joué dès la première minute. Lars von Trier ne prend même plus la peine de filmer le monde pour en dépeindre les travers : les invités sont nombreux, on n'en verra que quelques uns, le père (étrange figure souvent présente à l'écran mais ne s'épaississant pas), la mère (atroce Charlotte Rampling - le summum est atteint lorsqu'on la voit faire de la gym)... Les autres existent à peine : Udo Kier avec sa petite main devant son petit visage de lézard nazi, Charlotte Gainsbourg avec son envie de prouver chaque seconde qu'elle est une grande actrice, Kiefer Sutherland coincé dans la rhétorique fric = bonheur et que ceux qui souffrent se taisent (son personnage se développera, heureusement, dans la seconde partie, jouant assez malicieusement avec la figure de Jack Bauer qui ne parviendrait pas, pour une fois, à sauver le monde, et ne le supporterait pas).
Ce qui m'ennuie le plus là-dedans, c'est l'anémie dans laquelle se tient le cinéma de Lars von Trier, comme coupé du monde désormais. Coupé du monde peut-être à cause de ses ambitions romantiques virant à l'imagerie, imagerie dans laquelle son cinéma peine à exister (au contraire de Werner Herzog par exemple, qui avec Kaspar Hauser investit le romantisme allemand comme un outil plus que comme une finalité). Peut-être à cause d'une ambition classique, aussi - néoclassique, donc décadente, en fin de vie, en fin de race.

La deuxième partie du film est plus puissante, mais les dialogues tuent tout. On voit quatre personnes se préparer à la mort : Justine comme si elle était déjà morte, Claire effrayée, Jack Bauer assurant la survie jusqu'au constat de son impuissance, et l'enfant par sa naïveté. Tout cela est assez schématique, et les images convoquées ne sont pas poussées : quelques plans gratuits sur des animaux sortant de terre qu'on ne retrouve nulle part, quelques larmes de trop chez des actrices pas vraiment dirigées (ou dirigées selon une logique hollywoodienne : à la fin, il faut pleurer), quelques essoufflements qui ne mènent à rien, n'influant pas sur les scènes. Un peu facile aussi de se moquer de cette fille qui voudrait écouter Beethoven avant de mourir, quand depuis le début le film baigne dans la musique de Wagner.
Claire est un beau personnage, constant, une sorte de coeur d'or (cf la trilogie Breaking the waves / Les idiots / Dancer in the dark) qui veut faire confiance à tout le monde et se rend compte que personne ne lui dit la vérité. Ma réserve sur le personnage de Claire tient surtout à l'interprétation qu'en fait Charlotte Gainsbourg, tout en larmoiements oscarisables. A la fin, je ne vois pas de peur, je ne vois qu'une performance.
Mais heureusement qu'il y a cette deuxième partie. Même pour le personnage de Justine : il lui reste quelqu'un à détruire (sa soeur et son neveu) sans que tout soit joué d'avance de ce côté-là, par ce dernier geste, précaire et mensonger, dégoûtant et nécessaire, de la cabane magique face à l'inéluctable. Alors pourquoi Justine pleure-t-elle ? Lars von Trier triche un peu, plaquant une gravité sur un "tout est foutu" qui aurait pu être autrement plus joyeux.

Malgré tout, je reconnais dans certaines scènes de Melancholia le cinéaste que j'ai aimé.
Dans le prologue d'abord, qui certes fait penser au générique de Secret Story, mais qui a cette qualité de lenteur, et qui agit comme le négatif de ce que nous verrons ensuite. Toutes les visions de Justine sont ainsi jetées dès le début, ossature d'un parcours initiatique dont nous ne savons rien. Les visions réparent le vécu, et fixent ce qui reste à vivre.
Le personnage de Justine est également très beau. Sa lenteur, ses bains, sa démarche, son visage épuisé de pomme de terre flétrie. Lui manque tout de même une force oraculaire, que Kirsten Dunste, reine molle, ne pouvait sans doute pas donner.
Le cerceau de fil de fer pour se rendre compte de l'avancée ou de l'éloignement de la planète : superbe trouvaille rendant compte de la fragilité avec laquelle notre connaissance du monde s'élabore.
Mais le plus fort peut-être, ce sont les moments où le cinéaste colle deux plans l'un à l'autre, un plan sur des visages, un plan sur le cosmos. Ces rapports-là fonctionnent très bien, parenthèses dans la petite vie des hommes, trouées de temps, qu'il s'agisse de regarder la planète, l'étoile rouge ou les ballons qui s'envolent. Ces respirations dans le récit sont des gouffres. On les trouve aussi dans les deux (ou trois) échappées à cheval sur le sentier filmées du ciel. La façon dont Lars von Trier récupère ce plan aérien en plan terrestre est absolument inouïe. Le cosmos mène à la forêt qui mène au museau du cheval qui mène au visage humain - soit exactement ce qu'a manqué Terence Malick dans son Tree of life, car les personnages de Lars von Trier s'inventent une connaissance du monde, portent cette connaissance en eux, tandis que Malick tient tout le monde à distance de cette connaissance comme si elle relevait d'un impossible. Cette force-là, j'aurais aimé la voir traverser le film. Mais le film est plus une plainte un peu poseuse qu'un véritable voeu.

mercredi 16 mars 2011

les années 90

Onze indispensables :

Bouge pas, meurs et ressuscite - Vitali Kanevski
Close-up - Abbas Kiarostami
Few of us - Sharunas Bartas
Khroustaliov ma voiture - Alexei Guerman
L'abécédaire de Gilles Deleuze - Pierre-André Boutang
Le songe de la lumière - Victor Erice
Les amants du Pont-Neuf - Leos Carax
Les idiots - Lars von Trier
Lost Highway - David Lynch
Sailor et Lula - David Lynch
Satantango - Bela Tarr

Quelques essentiels (22) :

Chronique d'une disparition - Elia Suleiman
Clean, shaven - Lodge Kerrigan
Corridor - Sharunas Bartas
Echos d'un sombre empire - Werner Herzog
En mémoire d'un jour passé - Sharunas Bartas
En présence d'un clown - Ingmar Bergman
Et la vie - Denis Gheerbrant
Hélas pour moi - Jean-Luc Godard
L'arbre, le maire et la médiathèque - Eric Rohmer
L'hôpital et ses fantômes - Lars von Trier
L'humanité - Bruno Dumont
La vie de Jésus - Bruno Dumont
Le goût de la cerise - Abbas Kiarostami
Le vent de la nuit - Philippe Garrel
Level Five - Chris Marker
Moe no suzaku - Naomi Kawase
Où est la maison de mon ami ? - Abbas Kiarostami
Out of the present - Andrei Ujica
Petit Dieter doit voler - Werner Herzog
Rez-de-chaussée - Igor Minaiev
Twin Peaks - David Lynch
Twin Peaks, la série

Et d'autres superbes (42) :

A brighter summer day - Edward Yang
Body snatchers - Abel Ferrara
Casino - Martin Scorsese
Cerro Torre, le cri de la roche - Werner Herzog
Charisma - Kiyoshi Kurosawa
Comment je me suis disputé... (ma vie sexuelle) - Arnaud Desplechin
Contact - Robert Zemeckis
Conte d'automne - Eric Rohmer
Conte d'hiver - Eric Rohmer
Docteur Chance - FJ Ossang
El valley centro - James Benning
Et la vie continue - Abbas Kiarostami
Eyes wide shut - Stanley Kubrick
Happy together - Wong Kar Wai
Jackie Brown - Quentin Tarantino
Journal intime - Nanni Moretti
L'antre de la folie - John Carpenter
L'esprit de Caïn - Brian de Palma
L'impasse - Brian de Palma
La belle noiseuse - Jacques Rivette
La rivière - Tsai Ming Liang
La sentinelle - Arnaud Desplechin
La vie des morts - Arnaud Desplechin
Le garçu - Maurice Pialat
Le pouvoir de la province du Kangwon - Hong Sang Soo
Leçons de ténèbres - Werner Herzog
Les rebelles du dieu néon - Tsai Ming Liang
Minuit dans le jardin du bien et du mal - Clint Eastwood
My own private Idaho - Gus van Sant
New Rose Hotel - Abel Ferrara
Pages cachées - Alexandre Sokourov
Pulp fiction - Quentin Tarantino
Secret défense - Jacques Rivette
Serial mother - John Waters
Smoking & No smoking - Alain Resnais
Snake eyes - Abel Ferrara
The hole - Tsai Ming Liang
The king of New York - Abel Ferrara
The second circle - Alexandre Sokourov
Trois jours - Sharunas Bartas
Utopia - James Benning
Xiao Wu, artisan pickpocket - Jia Zhang-Ke

mardi 9 juin 2009

Antichrist - Lars von Trier



Le prologue est à la fois très beau et plein de dérision - l'analogie utérus/machine à laver le linge, le sourire de l'enfant qui saute par la fenêtre, le délire des brosses à dents et des gouttes d'eau emportées par le tourbillon fornicateur des parents... cette confusion du comique et du cosmique peut éblouir. Pourtant, elle annonce déjà le problème à l’œuvre dans Antichrist : un singulier dosage de hiératisme et de dialectique, s’annulant l’un et l’autre.
Lars von Trier sait ménager ses effets – la présence invisible d’un mystérieux renard, jusqu’à sa découverte, en prophète doué de parole ; l’atmosphère anxiogène d’un lieu, cette cabane, sur le toit de laquelle ne cessent de chuter des glands ; le couple, le mystère de l’autre, ses intentions, ou son absence d’intention. Mais si ces effets naissent, ils ne sont prolongés par rien, aucune pensée d’ensemble, aucun souffle. On sent un film laborieusement préparé. On sent des volontés. On s’en détourne.
Le sujet du film, disons, serait l’exploration de la faute. Faute non commise, mais qu’un personnage (Charlotte Gainsbourg) a laissé être. On la verra se loger, s’enfoncer de plus en plus, dans ce laisser-être, dans cette vacance de la causalité.
Le problème est, d’une part, la tentation du poème, son hiératisme (chaque plan semble s’imposer – mais plus comme volonté que comme vision, comme résultat que comme épiphanie ; ainsi cette fin, sans doute inspirée par la dernière des Elégies de Duino de Rilke, tombant comme un cheveu sur la soupe), et, d’autre part, une faiblesse de point de vue (on ne saura jamais qui regarde, ni comment est vu ce qui est montré – cela devrait générer du trouble ; au contraire, il y a comme une mollesse, un pathétisme langoureux : la dérision devient dérisoire, le dérèglement un peu trop logique pour décentrer quoi que ce soit). Tour à tour compassionnel et policier (le goût du constat, sur une histoire arbitraire, renforce le sentiment de facticité de l’ensemble), Antichrist ne cesse de butter contre les limites qu’il s’est lui-même posées. Le retour au Beau n’évite pas l’aplanissement du sujet. La forêt tient lieu d’abysse culturel, de socle sur lequel repose crânement le film, et de gouffre où il se laisse avaler. Les décors crevés de Manderlay ouvraient autrement plus de profondeurs.
L’écueil du cinéma de Lars von Trier, c’est la tentation du point de vue surmoïque, et la relative banalité intellectuelle qui en découle : Breaking the waves, bien foutu, mais un peu monolithique, et plombé à la fin par un son de cloches fuyant ; Dancer in the dark, carrément flic ; Dogville, formellement fort, mais très limité dans ce que ça raconte ; au contraire des Idiots, de Manderlay ou du Direktor, qui trouvent chacun le point de bascule permettant de jeter un doute – et donc d’amorcer une pensée, par le seul biais du cinéma - sur le discours et le point de vue (Les idiots dans cette oscillation permanente entre romantisme et performance ; Manderlay en introduisant de l’irrationnel et du sensuel dans la mécanique trop huilée de Dogville ; Le direktor en faisant de l’antiformalisme une forme neuve et expressive, au service d’un récit précis).
L’écueil de la critique en France, c’est de ne penser que par identification (« Lars von Trier misogyne », scandé dans tous les journaux : il est devenu le cas artistico-clinique préféré de la presse), et donc de jouer le même jeu que lui, c’est-à-dire d’adopter un point de vue surmoïque (« on va lui régler son compte »). Quant à sa fameuse « prétention » (la dédicace à Tarkovski), je vois là au contraire un film très humble, qui ne cherche que des solutions de cinéma (mais qui ne les trouve pas – d’où le problème de cette dédicace – cela dit, ce n’est pas non plus Sarkozy citant Jaurès).

mercredi 8 avril 2009

Visions of Europe, première partie

un programme de 13 courts-métrages de 5 minutes chacun
une production Zentropa, 2004



The Yellow Tag
réalisation : Jan Troell / Suède


Europe

réalisation : Christoffer Boe / Danmark


Bûs Labi (It'll be fine)
réalisation : Laila Pakalnina / Lettonie


Die Alten Bösen Lieder (the evil old songs)
réalisation : Fatih Akin / Allemagne

Cold Wa(te)r

réalisation : Teresa Villaverde / Portugal


The Miracle

réalisation: Martin Sulík / Slovaquie

Anna viva a Marghera (Anna lives in Marghera)

réalisation : Francesca Comencini / Italie


Nieko Nepraranda Vaikai (children loose nothing)

réalisation : Sharunas Bartas / Lituanie


Room For All

réalisation : C
onstantine Giannaris / Grèce

Prológus

réalisation : Béla Tarr / Hongrie


Invisible State

réalisation : Aisling Walsh / Irlande

Crossroad
réalisation : Malgorzata Szumowska / Pologne

Paris by Night

réalisation: Tony Gatlif / France





J'ai voulu voir ça parce que Bela Tarr disait être très fier du court-métrage qu'il avait réalisé pour ce programme initié par Lars von Trier. Et il a de quoi être fier. Les trois premières minutes de son Prologue sont bouleversantes. C'est la même musique que dans Satantango. C'est un travelling sur une file d'attente devant une soupe populaire. Il a filmé des visages, il a filmé l'attente, le regard fixe, les barbes, les grattements, les signes de patience et d’impatience, et tous ces gens immobiles sont, à cause du travelling, transportés vers la droite de l'écran. On a l'impression qu'ils disparaissent, qu'ils sont entraînés sur un tapis roulant qui va dans la mauvaise direction. C'était magnifique, j'en avais les larmes aux yeux, jusqu'à ce qu'on atteigne la petite fenêtre où une jeune fille distribue les soupes et que la caméra se fixe - là, j'avais l'impression de voir une publicité (Knorr).

(Non, c'est un peu plus que ça. Ce qui m'a gêné la première fois, je crois que c'est le sourire de la jeune fille. Je me suis arrêté à ce sourire. Mais la véritable fin du film, c'est son générique. Bela Tarr inscrit là tous les noms de tous les 'acteurs' de la file d'attente. Ils sont rares, les réalisateurs de Visions of Europe à avoir pris cette peine. La plupart se sont contentés d'inscrire leur nom et d'empocher la suvention. Bela Tarr, lui, est un cinéaste éthique.)

Le court-métrage de Bela Tarr est néanmoins le plus beau de tous, à égalité avec celui de Sharunas Bartas, parce que ce sont les deux seuls cinéastes du lot à ne pas avoir fait de l'Europe un sujet (même si on peut interpréter Prologue comme une métaphore, sur la fin - et c'est bien ce qui coince d'ailleurs) - ce sont les deux seuls qui savent qu'ils parleront toujours de l'Europe, quoiqu'ils filment, de par leur nature-même de cinéastes européens. Ce sont les deux seuls à ne pas avoir chargé de signes supplémentaires l'européanité de leur travail. En fait, il est impossible de ne pas parler de l'Europe, dès lors qu'on tourne en Europe.
Et ça, je crois, c'est quelque chose qui ne viendrait même pas à l'idée des Américains, de décider de parler de l'Amérique. Ce n'est pas une décision, c'est un fait. Mais il y aurait peut-être une distinction à faire entre parler de et dire quelque chose de.


Sharunas Bartas, lui, se concentre sur trois enfants autour d'une rivière, une bagarre, un baiser, un nez qui saigne, un bateau de papier, des grenouilles étoilées. C'est splendide. En cinq minutes, c'est tout un monde qui naît et qui d'un coup nous échappe, mais qui existera toujours. C'est la force de son cinéma je crois (même si ça fait très longtemps que je n'ai rien vu de lui), de rendre éternelles des choses très fragiles, une lumière, un paysage, un temps, des corps.

Le film de Teresa Villaverde, à la limite, est regardable. On ne sait pas ce qu'elle filme, quelle est la situation qu'elle nous propose de découvrir. Ce sont des policiers sur une plage la nuit qui trouvent des gens cachés dans l'eau, et d'autres morts. Les gens cachés sont blancs et les morts sont noirs. Les blancs sont conduits au commissariat et les policiers relèvent leurs empreintes digitales. On n'en saura pas plus. Tant mieux. Mais c'est esthétiquement un peu chichiteux.

Esthétiquement chichiteux aussi, les Tony Gatlif et Fatih Akin. Fatih Akin réalise ni plus ni moins qu'un clip, où une affreuse chanteuse s'empare d'un texte de Heine sur une musique de Schumann. C'est immonde, c'est du noir et blanc granuleux façon Mondino, ça se passe dans un théâtre à l'italienne, il y a des superpositions d'images, et d'un seul coup ça passe en couleurs et ça chante en turc, et puis ça reprend, l'allemand, le noir et blanc... bref, infâme. Tony Gatlif, lui, refait Amélie Poulain avec trois clandestins. Là encore, c'est en noir et blanc. L’un des personnages est blessé, et, tout de suite, deux Parisiennes de Montmartre accourent auprès de lui pour appeler l’ambulance. A la fin, les trois compères envoient une carte postale de Paris à leurs familles, tandis qu'on entend un air de bal musette. Ca se voudrait sans doute ironique. Mais c'est surtout très con. Je ne parle même pas du Christopher Boe, qui a dû coûter très cher et vraiment ce n'était pas la peine. C'est creux, c'est du scénario, ça ne vit pas une seule seconde - c'est l'histoire d'un bureaucrate qui essaie de prononcer le mot "Europe" en anglais et qui n'y arrive pas, il dit "Yuhup", et évidemment à un moment il nous explique qu'il n'y arrive pas parce que ça ne représente rien pour lui (des fois que...).

Le court-métrage de Leila Pakalnina (Lettonie), est moins pire que les autres. Elle cadre quelques personnes dans la rue, qui posent comme pour une photographie, en tentant de se tenir immobiles, puis saluent le cameraman et s'en vont. Là, il y a un petit trouble, mais c'est bien gentillet.

Francesca Comencini, elle, fait le petit portrait d'une jeune fille étudiant la pollution des eaux près des industries textiles. Ca finit sur un message écolo bien lourd, et ça me gonfle. Ca me gonfle d'autant plus que les films écolos prolifèrent ces derniers temps ('Nous resterons sur terre' et autres conneries). Dans les salles de cinéma, pendant les bande-annonces, en ce moment, on ne voit que ça. Ca, et des films pour enfants. Finalement, le film écolo, c'est le film pour adultes. Chaque âge a son fléau.

Jan Troell, le Suédois, a fait un truc super-énervé sur le marquage des vaches et des moutons européens. A la fin, il nous explique que six vaches ont été tuées parce qu'elles n'étaient pas marquées selon les normes européennes. Et il est tellement énervé que ça en devient presque drôle.

Dans le rayon bonnes oeuvres on trouve l'Irlandais Aisling Walsh, qui fait acte de repentance quant au traitement des immigrés dans un monologue poussif et cultivé (citation de Beckett, mention de Joyce), et aussi la Grecque Constantine Giannaris, qui nous montre une quinzaine d'étrangers vivant en Grèce et déblatérant des banalités sur leur situation, leurs difficultés, et la chance qu'ils ont de vivre dans un pays aussi évolué (des trucs du genre "pour moi la Grèce, c'est l'Europe" , "il y a toujours une méfiance vis-à-vis des Chinois", "à Athènes il y a de bons théâtres") - toutes ces petites personnes sont dispatchées dans l'écran sous forme de kaléidoscope, chacun sa case, ça fait peur, je n'ai même pas pu aller jusqu'au bout.

Et puis il y a les irrécupérables, le Slovaque Martin Sulik qui nous rejoue l'air de rien dans une fiction proprette l'Immaculée Conception (la Vierge moderne touche une tasse, la tasse s'envole - et pour bien appuyer tout ça la statue de la Vierge mythique regarde la tasse s'envoler), et la Polonaise Malgorzata Szumowska, qui nous montre une statue du Christ au croisement de deux chemins et tous les gens qui passent près d'elle, jusqu'à ce qu'on remplace la vieille statue usée par une statue plus colorée, et que la caméra s'envole très très haut, délaissant la Terre, délaissant ce lieu, autrefois Saint, aujourd'hui mécréant. J’imagine la grue qu’il a fallu déplacer jusque là, toute l’équipe technique, le producteur méfiant, la réalisatrice inquiète, tout ça pour un petit plan ridicule, vu déjà cent mille fois, et déjà cent mille fois ridicule - j’imagine ça et ça me fait rire.

...

ajout : je ne prendrai pas la peine de parler de la deuxième partie de cette collection, elle est juste minable (exceptés Theo Van Gogh et Aki Kaurismaki), je pensais que ce programme serait l'occasion de découvrir des cinéastes peu connus, pas distribués en France, mais non, ce sont toujours les grands noms qui s'en sortent, le reste est réalisé sans talent, sans désir, des fictions faites sur le mode dénonciation/promotion.
Je ne parlerai pas non plus du court du formaliste Greenaway, parce que ça n'est rien d'autre qu'une pesante fantaisie symboliste d'extrême-droite.



...

Mais il faut que j'en parle quand même.
Ce sont des gens qui prennent une douche sous un unique pommeau. Ils ont tous un drapeau peint sur le ventre ou dans le dos. Ils symbolisent un pays. D'abord ce sont les pays fondateurs, ensuite ce sont les douze, et puis viennent les autres. Les autres (ceux de l'Est) regardent batifoler les douze, restent en retrait de la douche, et finalement s'avancent - mais là, il n'y a plus d'eau qui sort du pommeau. Greenaway filme alors les drapeaux un peu délavés sur les ventres mouillés. On aura compris la symbolique : l'arrivée des pays de l'Est dans l'Union Européenne, c'est la perte de l'identité nationale.
A cela s'ajoute le fait que tout le monde est vieux ou gros, sauf la porteuse du drapeau anglais, jeune, svelte, sensuelle.
Voilà donc Peter Greenaway.

mercredi 12 novembre 2008

L'hôpital et ses fantômes - Riget - Lars von Trier



L'hopital et ses fantômes est une série maline, manipulatrice, et addictive. En adoptant le ton du feuilleton et la liberté que celui-ci implique, Lars Von Trier se débarrasse de la pesanteur qui hante parfois un peu trop ses films (Dancer in the dark, Europa), se débarrasse de la volonté de faire discours en fait, parce qu'on ne sait jamais où l'intrigue va nous mener, ni ce qu'elle veut signifier (d'ailleurs, la série n'a pour le moment pas de fin - elle ne pose que des problèmes, des énigmes, des situations hyper étriquées, et les multiplie à outrance). C'est en cela que réside le charme absolu de cette série : une façon de mettre en scène des situations d'une complexité extrême, et de les tendre au maximum avec les possibilités de suspense que procure l'épisodicité. C'est d'ailleurs tout le talent de Lars von Trier de creuser, creuser jusqu'à ce que tout devienne absolument intenable, et démonter l'humain comme un faible mécanisme ne lui opposant que peu de résistance, sauf celle de sa pugnacité grégaire, sociale, et numérique. Lars von Trier est un grand cinéaste de l'ambiguité, jusqu'à l'absurde. Il démonte le psychologique, dégomme le métaphysique, et, toutes déterminations niées, proclame la liberté absolu de chacun, tout en dénonçant la tendance à s'emprisonner. C'est un cinéaste vrai - pas du tout utopiste - mais tellement vrai que ce vrai dépasse l'entendement. C'est un vrai scandaleux et bouleversant.
Il y avait longtemps que je n'avais pas eu autant peur devant une fiction - et que je n'avais autant joui de cette peur. Etrange mélange de malaise et de fascination, d'angoisse et de jovialité triomphante. Esthétiquement, c'est un terrain d'expérimentations, sur des corps souffrants ou illuminés - une série où l'on met en scène le délire, la mort, la souffrance, l'angoisse, avec une liberté rarement vue ailleurs. Peut-être le film le plus dreyerien de Lars Von Trier.

Les idiots - Idioterne - Lars von Trier



C'est un très beau film, énergique, drôle, profond, avec des scènes qui empruntent à l'idée de performance en art contemporain - ou comment introduire un corps étranger (donc étrange) dans un environnement normal (donc normatif). Lars Von Trier prête autant d'attention à ses acteurs qui jouent les idiots qu'aux gens qui les regardent. Ce qui l'intéresse, dans ces expériences, n'est pas seulement la notion d'attentat (pourtant magnifiquement présente, et presque suffisante - un Harmony Korine par exemple s'en serait contenté), mais aussi la façon dont l'attentat se développe peu à peu, dont le regard change, et dont l'esprit même de celui qui commet l'acte de violence contre la société trop sûre d'elle évolue, s'implique, se fond avec son acte, et se confond presque avec l'idiotie présupposée. Mais Lars Von Trier va encore plus loin. Son point de vue est étrange, déstabilisant. D'abord, on pense que ce n'est qu'une simple provocation. Et puis, on comprend quelque chose de plus. C'est une provocation, certes, dirigée contre le monde, ou la société, mais contre toute forme de société en général. Ces attentats, les idiots vont finir par les commettre contre eux mêmes. Quelle place l'individu trouve-t-il au sein d'un groupe ? N'y a-t-il pas, dès qu'il y a groupe, cloisonnement dans un rôle trop vite déterminé ? La violence du film a un spectre bien plus large que ce qu'on voudrait croire au début. C'est une violence qui se retourne contre l'humain. C'est une expérience qui naît sous nos yeux puis qui s'autodétruit. Il y a l'engouement assez primaire des premières scènes, l'ambiguïté des suivantes, puis la mise à mort des dernières. Lars Von Trier éprouve la limite de sa proposition de mise en scène. Et questionne ainsi la limite de toute mise en scène. Le Dogme est d'ailleurs l'illustration théorique de ce sentiment de la limite. Dogme qu'il ne respectera pas par la suite, parce qu'aussitôt qu'il est posé, il n'est plus vrai. Lars Von Trier est le cinéaste de la quête de la vérité.

lundi 6 octobre 2008

Le direktor - Direktøren for det hele - Lars von Trier



Lars von Trier lance un grand traité d'an-esthétique. Que ceux qui voulaient faire du beau avec la matière sociale se rhabillent, Lars von Trier
est arrivé pour en épingler toute la laideur. La comédie avait déjà pris dans Manderlay. L'humour enfin venait rattraper les poncifs moraux de Dogville. La rhétorique dynamitait le mélodrame accumulatif. Ici, tout cela se confirme : Lars von trier a découvert la dérision absolue. Dérision de son art, qui, par le négatif, replace le cinéma où il n'est plus. Le direktor, c'est l'aveu du manque du sublime. C'est dans sa laideur qu'on en voit le reflet. Et ce qui tient le spectateur, c'est l'intelligence du scénario, le grotesque des acteurs, la complicité de notre intelligence, sollicitée pour rire quand les acteurs pleurent, et se désespérer quand ils rient. La mécanique est brechtienne, mais là, il s'agit vraiment de cinéma.

lundi 31 décembre 2007

en 2007, dix films

1. INLAND EMPIRE - David Lynch
2. Syndromes and a century - Apichatpong Weerasethakul
3. La nuit nous appartient - James Gray
4. Boulevard de la mort - Quentin Tarantino
5. Encounters at the end of the world - Werner Herzog
6. I don't want to sleep alone - Tsai Ming-Liang
7. La forêt de Mogari - Naomi Kawase
8. Aka Ana - Antoine d'Agata
9. Le direktor - Lars von Trier
10. Supergrave - Greg Mottola

samedi 31 décembre 2005

en 2005, 10 films

1. Manderlay – Lars von Trier
2. Les amants réguliers – Philippe Garrel
3. Marseille – Angela Schanelec
4. L’enfant – Luc et Jean-Pierre Dardenne
5. La main – Wong Kar-Waï
6. Keane – Lodge Kerrigan
7. Land of the dead – George Romero
8. Worldly desires – Apichatpong Weerasethakul
9. Grizzly man – Werner Herzog
10. The world – Jia Zhang-Ke

vendredi 29 décembre 2000

en 1998, dix films

1. Les idiots – Lars von Trier
2. The Kingdom II – Lars von Trier
3. Chronique d’une disparition – Elia Suleiman
4. Moe no suzaku – Naomi Kawase
5. Pages cachées – Alexander Sokourov
6. Le pouvoir de la province du Kangwon – Hong Sang Soo
7. Conte d’automne – Eric Rohmer
8. Utopia – James Benning
9. Jackie Brown – Quentin Tarantino
10. Docteur Chance - FJ Ossang

mercredi 27 décembre 2000

en 1996, dix films

1. Few of us – Sharunas Bartas
2. L’abécédaire de Gilles Deleuze – Pierre-André Boutang
3. Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) – Arnaud Desplechin
4. Casino – Martin Scorsese
5. No sex last night – Sophie Calle
6. Crash – David Cronenberg
7. Breaking the waves – Lars von Trier
8. Dead man – Jim Jarmusch
9. For ever Mozart – Jean-Luc Godard
10. Y aura-t-il de la neige à Noël ? – Sandrine Veysset

mardi 26 décembre 2000

en 1995, dix films

1. Corridor – Sharunas Bartas
2. Kingdom I – Lars von Trier
3. Out of the present - Andrei Ujica
4. Clean, shaven – Lodge Kerrigan
5. L’antre de la folie – John Carpenter
6. Le garçu – Maurice Pialat
7. Au travers des oliviers – Abbas Kiarostami
8. Kids – Larry Clark
9. Underground – Emir Kusturica
10. Sur la route de Madison – Clint Eastwood