vendredi 4 décembre 2009

La trilogie de la cavalerie, de John Ford

Le massacre de Fort Apache (Fort Apache, 1948) est un film mélancolique, où l’on croise autant de raideur que d’amour. On ne sait pas exactement à quoi tient cette mélancolie. A la solitude de John Wayne, l’homme juste mais solitaire ? Au sentiment de réclusion dans l’immensité des espaces à conquérir ? A l’impuissance de la cavalerie, commandée par un homme puissant mais qui se sent déclassé, et dont la frustration va gouverner ses prises de décisions ? Au fait de savoir mais de ne pouvoir agir, à l’atmosphère de corruption, à l’idée d’une paix possible mais toujours différée à cause de l’ignorance de quelques uns ? Ou peut-être au souvenir du cinéma muet.
Ford filme presque sans parole la naissance de l’amour chez une jeune fille de colonel. Il construit quelques scènes burlesques, seulement accompagnées de musique. Il y a de la passion, mais surtout de la maladresse. Une rencontre qui tarde à prendre.
Ford, au sujet des hommes et des femmes, c’est l’inverse de Hawks, et pourtant c’est le même propos. La femme est une entité dangereuse, bouleversante. Elle change tout. Mais Hawks la rend captive, tandis que Ford la veut conquérante. La rencontre entre les deux jeunes premiers se fait ainsi : il se lave, torse nu, au-dessus d’une bassine ; elle entre dans la pièce ; il est gêné ; elle tombe amoureuse – le corps désiré, c’est lui. Plus tard, elle le surprendra sur les jambes de son oncle, recevant une fessée amicale mais humiliante.
Les films de Ford sont aussi des traités philosophiques et éthiques. Le mensonge final de John Wayne, l’homme qui amène la réflexion et la dignité dans la guerre, est tout sauf convenu : éminemment troublant, il sort le spectateur de ses positions trop tranchées, de son identification morale ou de son rejet.

La charge héroïque (1949) est le seul film en couleurs de la trilogie. John Wayne y est grimé en vieillard aimable. Et l’on voit ces foulards jaunes (le titre original est She wore a yellow ribbon) que portaient les femmes de soldats lorsqu’ils partaient en mission, pour signifier leur attachement (à leur mari, mais aussi à ceux restant sur place pour les repousser).
Le passage à la couleur est un passage aux sentiments. On y voit John Wayne vieillir, parler à sa femme défunte sur sa tombe, et se préparer à faire ses adieux. C’est un film construit en forme d’adieu, dernière action d’un homme digne dont la vie toute entière fut dévouée à un métier qu’il va devoir quitter.
Ford se concentre non plus sur l’action mais sur son sens, sur ce qui s’agite autour et en-dessous, sur les enjeux intimes, moraux et historiques. Je ne sais pas s’il y a un réalisateur qui a autant réfléchi sur la nature de l’action.

Si La charge héroïque glorifiait l’homme seul, veuf, et valeureux, Rio Grande (Rio Grande, 1950) réintroduit les questions d’amour et de filiation. John Wayne a rajeuni, son fils est un soldat sous son commandement, et sa femme est de retour.
Ford n’a de cesse de revenir sur cette figure du Juste, de la questionner de nouveau, de la fragiliser. Il y a une tension qui naît entre la nature édifiante de ce cinéma (un corps dans un espace sauvage, triomphant de la mort par sa tactique, sa prouesse, son sens du groupe et de la direction de celui-ci) et la façon qu'a ce cinéma de toujours repartir à zéro. Chaque film semble partir d'une hypothèse qui contredit le précédent : et si John Wayne ne devait pas prendre sa retraite, et s'il avait un fils, et si sa femme revenait...
Tout le monde autour de John Wayne peut périr - mais là, avec l'arrivée du fils, son statut d'immortel est menacé (on lui vole son cheval, on lui plante une flèche dans la poitrine, on l'écarte du lieu où l'action se joue).
Enfin, Ford filme la cavalerie comme s’il s’agissait de troubadours. Leurs chants rythment l’action, habitent la journée, révèlent les sentiments des uns et des autres. Des troubadours, mais aussi des religieux. John Wayne le Juste pourrait tout aussi bien être un Saint. Qu’est-ce qu’une vie dévouée, quelles souffrances génèrent cette dévotion, et quels écarts d’avec le monde vivant ?

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