jeudi 20 janvier 2011

à propos d'Alain Badiou et des dessins animés

Dans le passionnant entretien qu'accorde Alain Badiou aux Cahiers du Cinéma du mois de janvier 2011, il y a ceci :
"La couleur, par exemple. Elle est très peu maîtrisée. Bien sûr, il y a des films où la couleur est importante, mais ça reste un paramètre dont l'intégration formelle échappe, même dans les grands films. On voit très bien que la couleur échappe, qu'elle est là parce qu'elle est là. Ce n'est pas comme dans une peinture. Dans une peinture, le peintre doit donner un coup de pinceau pour que ce soit là. Au cinéma il y a plein de choses qui sont là parce qu'elles étaient là, tout simplement. On en contrôle une partie mais il y a encore un avenir de contrôle à propos duquel il y aura des inventions formelles."

Je pense qu'Alain Badiou se trompe. Ce contrôle existe déjà, dans le dessin animé notamment.
Et je pense aussi qu'il se trompe quand il parle d'un avenir de contrôle. Le contrôle n'a pas grand chose à voir avec le cinéma. Un dessin animé, d'ailleurs (ou film d'animation), n'a rien à voir avec le cinéma. Le cinéma est, me semble-t-il, profondément lié aux contingences - à ce 'parce que c'est là'. Et même, ce sont les contingences qui font le cinéma.

Je n'aime pas les dessins animés. Les dessins animés sont des films pour les enfants. Et je n'aime pas entrer dans les chambres des enfants. Ca ne me regarde pas. C'est pire encore lorsque le dessin animé s'ouvre à un public adulte : il y a une obscénité dans cette contiguïté.
Je n'aime pas les dessins animés parce que je préfère les films. Je préfère voir 'ce qui est là'. Je préfère regarder un acteur bouger plutôt qu'un dessin. Le dessin sera forcément gracieux, et même si on ne connaît pas d'avance sa trajectoire, même si on est surpris par son évolution, on sait que tout est écrit. Rien ne peut survenir, dans un dessin animé. L'acteur humain pourrait tomber, oublier son texte, dire une phrase à la place d'une autre, embrasser un personnage au lieu d'un autre. Le dessin ne pourrait pas. Les seules surprises qu'on a, quand on regarde un dessin animé, viennent du scénario. Tout est écrit. Le cinéma ne s'embarrasse pas d'une telle fatalité. Le cinéma est l'art de l'événement. Les oiseaux qui s'envolent au milieu d'une scène dialoguée dans YiYi, le passage des avions dans Deux ou trois choses que je sais d'elle, la transe qui advient finalement dans Les tambours d'avant de Jean Rouch, l'arrivée de l'Indien dans The white diamond, confisquant par sa parole les images que Herzog tenait tant à nous montrer... Ca, pour moi, c'est le cinéma, c'est ce que j'aime y voir.

5 commentaires:

Arthur de Bussy a dit…

Bonsoir Asketoner!

Je me permets de rebondir sur cette citation pour le moins intéressante! Je suis d'accord avec Badiou, rares sont les cinéastes à s'être souciés (et à se soucier encore) de la maîtrises des teintes : Fellini, Paradjanov, Kurosawa, Renoir, Bresson, Godard et quelques autres dont j'oublie le nom.

Par contre je suis sceptique lorsqu'il parle d'«avenir de contrôle», le progrès en art ne veut pas dire grand chose, et surtout comme tu le soulignes «ce contrôle existe déjà». Pas uniquement dans le dessin animé puisque de «vrais» films («Juliette des Esprits», «Dodes'kaden»,...) en ont déjà fait l'expérience. Mais il est vrai que le dessin animé est par essence pictural et part comme la peinture d'une toile blanche pour faire naître la couleur.

En revanche lorsque tu affirmes que les films ne sont pas soumis au contrôle à l'inverse des dessins animés je ne suis plus d'accord avec toi. Un film est figé sur un support, contrairement à une représentation théâtrale ou musicale, il y a donc un réel contrôle ne serait-ce qu'au montage, qui consiste en un choix : garder tel ou tel passage. Par contre il est vrai qu'au tournage il y a de la place pour la surprise, alors que le dessin animé procède entièrement de la volonté humaine. Mais tout n'est pas joué d'avance et si je ne m'abuse un Miyazaki travaille de façon tellement instinctive qu'il doit certainement lui arriver de se surprendre lui-même (lui ou un de ses animateurs bien sûr). Ce que je veux dire c'est qu'en art l'«improvisation» est relative et n'est pas toujours là où on l'attend il me semble.

La Nouvelle Vague a par exemple donné un nouveau sens au mot spontanéité, mais a peut-être suivi cet «impératif» aux dépens de la poésie, et ce qu'elle a pris pour une avancée majeure n'a peut-être été qu'un effet de pétard mouillé, voire un retour en arrière... Mais peut-être que je me trompe. A mon sens la vie d'une oeuvre d'art ne tient pas seulement à cette apparence de fraîcheur... mais je concède avoir une position floue en la matière! D'autant que pour Tarkovski par exemple l'essence même du cinématographe est l'enregistrement de la «réalité»... Et ça rejoint peut-être du coup ta position (d'autant qu'en me relisant je crois que je ne parle pas du même «contrôle» que toi...). Enfin bref, sujet épineux, quoique déjà bien débroussaillé par ton article!

Sur ce, je te souhaite une bonne nuit et surtout une bonne continuation pour ton blog!

Murielle Joudet a dit…

Pour la couleur il y a aussi Nicholas Ray, Hitchcock, Lynch, Rohmer. Sinon en lisant ce même extrait dans les Cahiers j'ai pensé précisément comme vous, je trouve que les cinéastes travaillent beaucoup la couleur et de manière très concrète, mais peut-être de moins en moins. Reste qu'il est impossible de penser le contraire lorsqu'on voit la maîtrise indépassable de la couleur pendant l'âge d'or d'Hollywood,je pense surtout aux costumières et à Edith Head par exemple qui par son intelligence de la couleur a beaucoup fait pour le cinéma de Hitchcock. Les robes des actrices, leur maquillage et la décoration intérieure permettaient vraiment de jouer sur les contrastes, les harmonies, on se permettait tous les artifices, il y avait énormément d'occasions de faire surgir poétiquement la couleur.

Le rapport cinéphilique (que vous semblez entretenir) au cinéma a ses manies, ses obsessions, ses coquetteries, et ce rapport est trop attaché aux visages et à la chair pour accepter de s'en priver devant un dessin animé.

Edo a dit…

Votre opinion sur le cinéma d'animation me surprend, je trouve que vous enterrez un peu vite la chose! Le dessin animé n'est qu'une des techniques qui entrent dans le champ de l'animation, on connait assez bien le stop-motion et aujourd'hui l'animation numérique, dont les productions mainstream rejoignent assez celles du dessin-animé (et donc, comme vous le dites, des films pour enfants, pour une grande majorité), on connait moins des techniques telles que l'animation sans caméra, ou le cutout. Je ne pense pas que les films de Larry Jordan intéressent particulièrement des enfants!

Tout ça pour dire que les techniques d'animation sont bien représentées par des cinéastes très sérieux, qui ne s'adressent nullement au jeune public. Il s'agit certes d'une minorité, mais dont il serait dommage de se priver. La Planète Sauvage, de René Laloux, est un exemple plus connu qui me vient en tête, moins radical certes puisqu'il s'agit d'un film narratif.

L'animation est une technique plus qu'un genre filmique (tous les genres lui sont d'ailleurs accessibles, à l'exception du documentaire, il me semble) et en tant que technique (ou ensemble de techniques) elle n'intègre aucunement cette dimension de film pour enfant de manière inhérente, essentielle. Cette prédominance indéniable relève précisément, à mon sens, de la contingence.

Edo a dit…

Je n'ai pas pris le temps de me relire, je précise bien sûr que quand je parle de "cinéastes très sérieux", je plaisante à moitié.. il aurait fallu des guillemets.

Du reste ma réponse ne remet pas fondamentalement en cause votre conception de l'animation, j'en suis conscient.

asketoner a dit…

Ah mais je suis sûr qu'il existe des choses exceptionnelles parmi les films d'animation, mais je n'ai aucune sensibilité pour ça. Je suis allé voir le Fantastic Mr Fox de Wes Anderson parce que j'aime beaucoup les films de Wes Anderson, mais je ne peux pas dire que le Fantastic Mr Fox, en lui-même, m'ait particulièrement touché (par contre, en tant que partie d'une oeuvre étonnamment cohérente, oui, et c'est pour ça que j'y suis allé).

Quand vous dîtes que l'animation ne se refuse aucun genre, sauf le documentaire (mais en cherchant bien on trouverait peut-être un contre-exemple), c'est en partie ce qui me rebute. Que le film d'animation ne puisse jamais, à aucun moment devenir un documentaire, ça me rend profondément insensible à tout ce qui peut s'y produire. Même Carancho, qui est un gros polar très écrit, trouve le moyen de s'évader vers le documentaire (documentaire sur deux comédiens qui doivent jouer à être amoureux alors que le cinéaste est le mari de la femme).