vendredi 22 mars 2013

Nouveaux liens, nouveaux lieux

Désormais, j'écrirai ici : http://www.unidivers.fr/40-ans-mode-emploi-judd-apatow/
(en l'occurrence une note sur le dernier Judd Apatow).

Et aussi l'occasion d'annoncer la sortie des Chevals Morts, un court texte, aux éditions Les Effarées, qu'on peut trouver là : http://leseffarees.com/?page_id=365


(Dont je posterai bientôt un extrait sonore sur ces pages.)

lundi 31 décembre 2012

en 2012, 10 films




1.       Tabou – Miguel Gomes
2.      The day he arrives – Hong Sang Soo
3.      In another country – Hong Sang Soo
4.     Moonrise Kingdom – Wes Anderson
5.      Five broken cameras – Emad Burnat & Guy Davidi
6.     The color wheel – Alex Ross Perry
7.      River rites – Ben Russell
8.     Go Go Tales – Abel Ferrara
9.     Bovines – Emmanuel Gras
10.  Faust – Alexander Sokourov


L'occasion aussi d'annoncer la fin de ce blog, qui tourne en rond.

mardi 11 décembre 2012

Tabou - Miguel Gomes






Tu seras mi baby est une chanson des Surfs, version espagnole de Reviens vite et oublie des mêmes Surfs, elle-même version française de Be my Baby des Ronettes. On entend cette chanson à deux reprises dans Tabou de Miguel Gomes. La première fois, c'est dans la partie contemporaine et portugaise du film, alors que Pilar, une vieille dame, est au cinéma avec un homme qui dort. La seconde fois, c'est dans la partie coloniale au Mozambique : Aurora (qui était vieille dame dans la première partie, et qu'on découvre jeune ici) est assise chez elle, Ventura son amant s'en est allé, la musique sort d'un poste de radio. Pilar et Aurora, en entendant cette musique, ont toutes deux le visage ravagé de larmes. A travers Tu seras mi baby (et surtout à travers les larmes que la chanson suscite chez les deux personnages) Miguel Gomes raccorde ses deux parties comme miroir l'une de l'autre. Mais ce miroir, plus qu'il ne dédouble la première image, fabrique entre les deux une ressemblance, ou plutôt creuse un tunnel de temps, à la fois physique et immatériel, émotionnel et télépathique (Pilar ne savait rien du passé d'Aurora quand elle a entendu cette musique). A ce moment-là du film (à ce moment de dédoublement de l'image par la répétition d'une musique) les personnages rejoignent une humanité quatre fois plus grande qu'elle, une humanité qui connaît le chagrin, la tristesse, la saudade, qui connaît quelque chose qui a mille noms mais qui n'a que des larmes et une petite chanson pour s'exprimer. Une communauté mélancolique de plans désaccordés et d'individus solitaires. Alors passé et présent s'abolissent, le Mozambique revient percer le coeur du Portugal, la vieillesse découvre le secret de la jeunesse éternelle, et tout est éternellement vieux, tout est colonisé, tout est perdu, tout continue quand même, dans la conscience du film, à s'attacher et à se défaire, à se lier et à s'extraire.

Jean Renoir, Wes Anderson, Miguel Gomes : trois cinéastes qu'une certaine idée du territoire rapproche. Une certaine idée du territoire, et aussi de l'être qui y séjourne ; le territoire étant souvent réduit au cadre strict du plan, et l'être l'élément qui le fait vivre en le traversant. Tous les personnages de Tabou (comme chez Wes Anderson ou comme dans Le fleuve de Renoir) sont pourtant à la lisière de l'immobilité, de la nonchalance ou de la théâtralité, à l'instar du premier homme du film, immobile dans la savane au milieu des guerriers, puis changé en crocodile. Et malgré cela, ils ont tous cette capacité à faire récit immédiatement. Tous, même les seconds rôles, même les apparitions furtives. Un détail - un livre avec une lune noire sur la couverture, posé sur une poitrine, par exemple - quelque chose les relie au cadre, au monde et à ce qui dépasse le monde (la communauté des mélancoliques). Le cinéma les change tous en crocodiles : oeil torve et gueule ouverte, attendant l'assaut (d'une musique, d'une romance, d'une aventure).
Et pour Jean Renoir comme pour Wes Anderson et Miguel Gomes, le territoire devient intemporel (comme on pourrait dire que le crocodile devient immortel) dès lors que le cinéma le change en image. L'image saisit, c'est un cinéma glouton, et c'est très risqué parce qu'en même temps qu'on croque, on tue ; le crocodile le sait. Le réel, chargé d'histoire, devient lieu de cinéma, petite boîte à mystères et passions, cadre de formation des individualités : la colonie, l'île, l'Inde, le Mozambique. Le plan (soit l'unité du langage cinématographique) pourrait alors avoir quelque chose de dévitalisé (quelque chose d'arraché à la vie : une vignette vie/niet). C'est tout le contraire qui se produit : pas d'aseptisation, la violence de l'histoire est incorporée par l'image, le récit (en voix-off dans Tabou) est absorbé par le silence des personnages, et le plan se fait corps, petit corps d'emprunt, propice à toutes les métamorphoses. Sa fixité est aussi ce qui fait son instabilité. Le crime de la fin de Tabou par exemple, à la fois dévoile et intègre le début de la guerre d'indépendance du Mozambique, tout en en faisant le point aveugle du récit d'une passion.

Le silence de la seconde partie est sans doute ce qu'il y a de plus troublant. Il est bien sûr là en référence aux films muets. Mais c'est un silence paradoxal : il n'affecte que les personnages. Le Mozambique fait encore du bruit, les chansons sont restées, les pas, les hautes herbes, le vent, le récit des aventures des protagonistes en voix-off, les lettres qu'ils se sont écrites, tout est là sauf les dialogues. Les paroles ont été données, puis oubliées. Quelque chose de ce paradis s'est définitivement perdu. C'est comme si les mots avaient été volés aux personnages, amputés, défraîchis, au bord de l'oubli. On ne saurait les restituer avec autant d'assurance que l'image. Car l'image est fantasme, fabrication, pur artifice, et la parole est certitude. La parole dirait : ça s'est passé comme ça. Mais Miguel Gomes ne veut jamais abandonner le peut-être (c'est-à-dire la dimension fabulatrice) qui protège son film. Il est un cinéaste moderne, et au contraire d'un Carax qui dans Holy Motors rejoue par la citation les images d'un cinéma perdu, Gomes invente la modernité de ce vieux cinéma. Pilar, dans la première partie de Tabou, était venue attendre à l'aéroport une jeune catholique polonaise répondant au prénom de Maya et devant loger chez elle pendant son séjour à Lisbonne. Une jeune fille aborde Pilar et lui dit que Maya a eu un empêchement, qu'elle n'a pas pris l'avion, et qu'elle ne viendra pas. Ses amis l'appellent : "Maya, rejoins-nous!" La jeune fille s'excuse et s'en va. Plus tard, on recroisera Maya dans un parc lisboète, fumant une cigarette avec un guitariste - Maya qui, pour vivre une romance d'aujourd'hui, a dû se faire passer pour ce qu'elle n'était pas. Se faire passer pour faux, seule condition de l'aventure. Faux film muet, Tabou, contrebandier, part à l'aventure.

samedi 8 décembre 2012

L'impossible - pages arrachées, de Sylvain George






Sylvain George réunit dans ce film cinq moments d'une histoire (géographiquement) française qui s'écrirait en creux de l'histoire officielle et subordonnée à l'état. Les cinq chapitres (très godardiens) sont comme autant de traces : trace de Calais sous la neige, d'un feu, et d'un homme qui se rase près d'une arrivée d'eau ; trace de Calais encore et de ceux qui y passent avant de gagner l'Angleterre ; trace de la manifestation citoyenne du 19 mars 2009 à Paris ; trace de l'occupation de l'hôtel de ville de Paris le 1er mai de la même année ; trace plus ancienne enfin d'un livre de Guy Hocquenghem, Lettres à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary, sur fond de found footage et des images des films de Lionel Soukaz.

L'alignement des séquences pose d'abord un problème d'échelle et de plan : peut-on mettre à égalité le sort des migrants retenus à Calais et ceux des étudiants se battant contre la réforme de l'université ? D'un côté la mafia des passeurs et la répression policière, de l'autre les bombes lacrymo et la garde à vue. Ce problème est d'autant plus flagrant que les deux premières parties du film (calaisiennes) sont splendides, muettes sauf à la toute fin de la seconde partie, où la voix d'un migrant s'élève, hachée, précipitée, qui dit que rien ne l'arrêtera. Sylvain George retrouve ici la grâce des films russes des années 10, le dénuement de l'image, le tremblement du visible (qu'est-ce qu'un migrant ? parfois, seulement, des vêtements sur un buisson). Il y a dans sa façon de filmer les visages un désir inouï, celui de rendre compte, celui de montrer des histoires qu'on n'imagine pas (ou qu'on ne peut qu'imaginer). Mais, dans les parties suivantes, le son continu et les quelques interviews où il est question de la Commune rendent le visible plus banal, au point que le cinéaste croit bon de faire parfois brûler son image noir et blanc à coup de fondus rouges. Les titres et intertitres (rimbaldiens, dostoïevskiens, lautréamontesques) renvoient à un lyrisme parfois un peu aveugle, lyrisme de la révolte sans joie ni pensée, ne profitant qu'à l'exaltation de soi. Pourquoi cette jeune fille parle-t-elle avec une telle insistance de la Commune alors qu'elle est là pour défendre le système universitaire traditionnel ? Pourquoi personne ne lui dit de garder sa nostalgie d'une époque qu'elle n'a pas connu pour elle, et de vivre ce qu'elle a à vivre maintenant, avec les spécificités des révoltes d'aujourd'hui ? Quel est le regard du cinéaste sur cette appropriation permanente de l'histoire comme gonflement lyrique ou justification ? Pourquoi les idoles (qu'elles soient humaines ou historiques) ont-elles tant de mal à tomber ? Pourquoi Rimbaud ? Pourquoi ne pas créer quelque chose, d'autres mots, d'autres formulations (mais j'ai beau jeu d'écrire ça : le titre de mon blog est aussi une citation rimbaldienne) ? Cette façon d'hériter d'une culture (et même d'une contre-culture) est un conservatisme comme les autres, qui a pour seule particularité de s'insurger contre le conservatisme des puissants ?

Mais Sylvain George sait filmer, c'est indéniable. Ses images ont une grâce, comme si la nuit les aspirait. Il y a quelque chose dans L'impossible de plus grand, de plus vaste encore que les sujets singuliers dont il traite. C'est peut-être la question de la présence qui est en jeu. Etre présent aux manifestations étudiantes, être présent à Calais, filmer des visages de gens qui passent, qui n'ont pas le droit d'être présents, qui ne sont plus nulle part, qui ont renversé la géographie du monde, et qui ont fait du monde, par leur présence indésirée, une grande absence. Deux ballons accrochés à une statue que la manifestation a rendu à la nuit. Et aussi, donner à entendre la voix d'un homme qui ne fait plus partie de ce temps (Guy Hocquenghem, donc). Faire entendre ce qui reste de lui, ce qui a traversé de sa parole, de sa pensée. Aussi ces pages arrachées à une histoire consensuelle sont-elles des survivances, derniers feux (mais il y a toujours des derniers feux) de ce qui vibre, conteste, et infléchit.

Dernière image, après le générique : deux hommes, une grille, deux chaises de l'autre côté de la grille. L'un des deux hommes saisit l'une des deux chaises et la positionne de leur côté de la grille. Il invite l'autre homme de la main à monter sur la chaise et à franchir la grille. Et puis il le rejoint. Il y a dans cette dernière séquence quelque chose de grâcieux, d'infiniment simple et joyeux. Et puis c'est une surprise. Le film a la générosité de la surprise.

mardi 27 novembre 2012

Nosferatu, fantôme de la nuit - Werner Herzog (1979)





Werner Herzog aurait pu faire de beaux films toute sa vie. Il était parti pour. Il savait composer des cadres parfaits, il avait un bon chef opérateur, un musicien attitré, Popol Vuh, donnant à ses images une identité distincte, et un acteur qui pouvait tout faire, Klaus Kinski.
Mais à un moment de se vie, il s'est demandé : qu'est-ce qu'un beau film ? Peut-être pas Nosferatu, en fait. Peut-être pas les parfaits KasparHauser ou Aguirre. Il avait rencontré Klaus Kinski et s'était lié à lui d'une façon fusionnelle. Rien ne pouvait les séparer. Klaus Kinski en lui-même orientait le cinéma d'Herzog, forcément grand comme un opéra (et forcément un peu figé).
Oui, mais Herzog, à côté de ses tonitruantes fictions, réalisait des documentaires. Il avait filmé des aveugles et des nains, et peut-être qu'avec Fifi Straubinger du Pays du Silence et de l'Obscurité, ou avec le sauteur à ski Steiner, il n'avait jamais vu sa caméra vibrer aussi bien.
Il écrivait aussi. Il quittait tout pour traverser à pied la frontière franco-allemande en plein hiver (ce qui a donné Le chemin des glaces, livre magnifique, et les premières idées du scénario de La ballade de Bruno). Le cinéma n'était pas tout à fait à l'endroit où il se tenait. Il était plutôt aux endroits où la caméra ne l'accompagnait pas (pas encore).

Dans Nosferatu, il y a quelques plans qui ont peut-être été pour Werner Herzog des indices (les indices d'un cinéma nouveau vers lequel il devrait se tourner s'il ne voulait pas s'ennuyer) : il y a d'abord ce fou pris dans une camisole et qui rit, et son rire secoue les deux gendarmes assis à côté de lui (mais Herzog a déjà commencé à explorer la folie, les visages, les corps, leur puissance statique, et leur statisme comme tremblement) ; ensuite, et surtout, il y a l'avancée de Johnatan dans la montagne vers le château du comte Dracula. A cet instant, quelque chose d'unique se produit : Herzog se rend compte qu'il sait filmer la montagne (il a déjà pu s'en apercevoir dans le beau mais délirant Coeur de verre, peut-être aussi dans La grande extase, et il en percevait le danger mêlé d'exaltation dans La soufrière, tourné deux ans avant Nosferatu). Il sait donner au paysage une vie, une vibration particulière. Il sait filmer une cascade, un caillou, une marche à pied. Quelque chose le conduit hors des sentiers domestiques.



Le film joue justement de cette opposition, entre la photogénie diaphane mais dévitalisée du bonheur conjugal ("manger à la va-vite, ce n'est pas sain", dit Isabelle Adjani à son gentil mari), et l'ivresse de sang d'un Dracula canonique. La carte postale, chez Werner Herzog, n'existe pas. Il y a toujours quelque chose de plus. Et s'il y a carte postale, il y a, en son sein, l'hypothèse d'un mensonge. En son sein ou bien à ses côtés : dans le montage de son film, sans grande cohérence narrative, Herzog organise les visions, à la façon de ce banquet qui devient foire aux rats. Toute mise en scène (au sens où un metteur en scène tenterait de recréer une vision, une idée) est mortifère (c'est le problème de l'art comme nature recréée). Les images les plus vivantes (vibrantes) du film sont celles de l'ouverture : Herzog filme des corps pétrifiés, des cris de pierre et de poussière, des squelettes dans des chaussures cirées. C'est là que le cinéma existe. Parce que plutôt que d'organiser les visions, il s'agit seulement de voir. 




 

top Werner Herzog


1 The white diamond
2 Fitzcarraldo

3 Pays du silence et de l'obscurité
4 Aguirre, la colère de Dieu
5 Cerro Torre, le cri de la roche
6 Le sermon de Huie
7 Encounters at the end of the world
8 Echos d'un sombre empire
9 My son, my son, what have ye done
10 Petit Dieter doit voler

11 La grande extase du sculpteur sur bois Steiner
12 Le pays où rêvent les fourmis vertes
13 Leçons de ténèbres
14 Les ailes de l'espoir
15 Gasherbrum, la montagne lumineuse
16 Les nains aussi ont commencé petit
17 Coeur de verre

18 Invincible
19 Grizzly man
20 L'énigme de Kaspar Hauser
21 The wild blue yonder
22 How much wood would a woodchuck chuck
23 Fata morgana
24 Les cloches des profondeurs
25 La soufrière
26 Rescue dawn
27 La roue du temps
28 Signes de vie
29 La grotte des rêves perdus

30 Nosferatu, fantôme de la nuit
31 Gesualdo, mort à cinq voix
32 La ballade de Bruno
33 Into the abyss
34 Jag Mandir
35 La défense sans pareil de la forteresse Deutschkreuz
36 Woyzeck
37 Bad Lieutenant, escale à la Nouvelle Orléans
38 Futur handicapé
39 Fric et foi, l'homme de dieu en colère
40 Mesures contre des fanatiques
41 Héraclès
42 Cobra Verde
43 The lost western
44 The flying doctors of East Africa
45 Woodabe, les bergers du soleil
46 Dieu et les porteurs de fardeaux
47 La ballade du petit soldat
48 Ennemis intimes



lundi 26 novembre 2012

Rengaine - Rachid Djaïdani




Et à la fin, tout le monde sera réconcilié, le drapeau bleu-blanc-rouge lui-même retrouvera son unité. Ah, la force du pardon… Car oui, à la fin de Rengaine, le raciste demande pardon. C’est peut-être de là que le film tire son titre : rengaine absolue, morne plaine des valeurs retrouvées, contentement sans joie de la réconciliation. Une larme est versée, aucun dialogue n’est engagé, le dolorisme à la rescousse d’une scène-que-seule-l’émotion-peut-écrire.
A l’origine il y a l’amour d’un Noir pour une Arabe et d’une Arabe pour un Noir. Mais l’Arabe a 40 frères et l’un d’entre eux n’en démord pas : le mariage n’aura pas lieu. L’alibi du conte est posé, Roméo et Juliette convoqués. A partir de là (la tradition fait socle) tout est permis. Images laides, scènes inutiles, dialogues sur-écrits, acteurs à la dérive. La liberté comme pose… démocratique. Rachid Djaïdani veut-il devenir ministre ? A croire qu’il a pas mal planché sur la question de la représentativité.
Tiens, on n’a pas dit d’où vient que le raciste demande pardon : d’un frère plus vieux pas respecté car homosexuel. Tout le monde y est. C’est beau comme un drapeau.

dimanche 25 novembre 2012

Au-delà des collines - Cristian Mungiu - Dupa dealuri






Le titre laissait présager un pensum épouvantable sur le lesbianisme refoulé d'une paire de nonnes, avec un jeu sur le dedans/dehors (genre double-vie : folle de Dieu le jour folle du cul la nuit) qui évidemment terminerait dedans tout en se croyant au-delà, c'est-à-dire sublimé. Au pire, ça aurait été un Brokeback Mountain lesbien roumain, au mieux un hommage au Narcisse Noir de Michael Powell. Mais c'était oublier que Mungiu, non content d'être un directeur d'acteurs extraordinaire (dans ses plans larges où plusieurs personnages apparaissent, tout le monde vit, et même quand les nonnes rassemblées dans les coins du cadre, épiant et commentant l'action comme des petits oiseaux, font au spectateur l'effet d'un choeur antique, ce n'est jamais mécanique), a un talent incroyable pour la comédie.

Le problème, c'est qu'il ne le sait pas, ou pas assez. Il s'embarrasse d'explications psychologiques, il encombre son film de soulignements des enjeux et des rapports de force, au lieu d'aller à fond dans ce qu'il sait le mieux faire. L'insistance de son personnage principal (l'amoureuse éperdue d'une nonne) devient celle de sa mise en scène. Ca n'empêche pas la farce : l'amoureuse se retrouve crucifiée par les soeurs sans qu'elles se rendent compte de ce qu'elles font. Ce moment de comédie envoie en l'air toutes les pesanteurs du film. Ce n'est pas le seul. De nombreux détails miraculeusement absurdes ponctuent l'ensemble très écrit et très dialogué, tel cette femme complètement plâtrée au premier plan d'une scène où l'amoureuse est attachée à un lit d'hôpital autour des soeurs qu'elle vient de gifler.

Le plus beau tient à la façon qu'a Mungiu d'entrer dans chaque scène avec l'espoir qu'il s'y passe quelque chose, que la situation soit transformée. C'est une façon énergique de faire du cinéma. Pas volontariste. Le premier plan pourrait nous faire craindre un émule de Rosetta comme il en existe 160000 : on suit une femme de dos avancer sur une voie ferrée. Mais Mungiu a sa singularité, et plutôt que d'aligner les faits (action, action, action) il les provoque (réaction). La femme en retrouve une autre, qui la serre dans ses bras et se met à pleurer. Toute prise de vue entraîne un déréglement.

jeudi 22 novembre 2012

Le joueur de flûte - Jacques Demy 1972 - The Pied Piper





Maintenant qu'Agnès Varda a révélé la cause de la mort de Demy, le sida, on ne peut s'empêcher de voir dans Le joueur de flûte (à rebours bien sûr, et donc de façon tout à fait fantasmatique) une réflexion sur la réversibilité du charme, sur la maladie inscrite au coeur de la guérison, sur la perte au coeur de la quête. Le joueur de flûte guérit, sauve la ville de l'invasion des rats, mais non content de la récompense qu'il obtient en échange de son geste magique, il entraîne tous les enfants hors de la ville et les fait disparaître au soleil levant. C'est le principe éthique (et non moral) de la fable : tout travail mérite salaire. Non moral en effet, car si dans l'univers médiéval-religieux du conte dont Demy s'empare la faute est l'envers du désir, elle n'est pas constitutive mais fonctionnelle. Le joueur de flûte n'est pas pervers en soi, il ne devient pervers que parce qu'une société pingre ne lui laisse pas la possibilité d'exprimer autrement que par la terreur son pouvoir.

Le charme le plus ultime pour Demy serait la musique, capable d'envoûter, de guérir et de perdre. La musique crée l'image (la princesse s'éveille au son de la flûte, les enfants se réunissent autour d'elle) et la défait (la ville est vidée de l'enfance qui l'animait). Elle a tout pouvoir sur le film. Elle semble le guérir de son désenchantement, de sa lourdeur, de sa réalité toujours trop évidente (réalité des corps et des costumes et des décors qui sautent au visage du spectateur comme les signes les plus terre-à-terre de l'imaginaire poétique). Dans la ville ravagée par la peste, tout le monde est affairé à la construction d'une cathédrale (élément lourd s'il en est), sauf un homme qui se contente de jouer de la flûte. Demy, c'est la puissance de la légèreté.

Le tour de force du film, un peu empesé dans ses costumes et sa narration (et son lissage anglais), c'est la collision, dans la montage et dans la bande-son, de la mort du gentil alchimiste au bûcher et de la fuite des enfants hors de la ville en chantant. De cette collision naît un destin. Entre l'enfance et l'alchimie, il y a un jeune homme qui voudrait être peintre, et qui parce qu'il boîte ne peut pas suivre les autres enfants dans leur perte. Or, en rebroussant chemin, il trouve sa ville ravagée par la peste. C'est pour lui la fin d'un rêve, il faut partir, quitter l'enfance, s'affranchir de la musique, s'affranchir de l'amour même (il aimait la jeune princesse mal mariée), s'affranchir des pères (l'alchimiste lui enseignait tout), et rejoindre la vie. Fin du conte. A l'envers du malheur, il y a un destin et ce destin est beau. On se souvenait bien que dans le jardin secret de la princesse, il y avait un charmant lapin, mais il y avait aussi un rat. Car dans tout rêve il y a un rat. Dans toute joie. Dans tout ce qui ne se réalise pas.