vendredi 22 juin 2012

Faust - Alexandre Sokourov

 

C'est un film à la fois papal et bouffon ; bouffon pour sa prolixité et son humour parfois perçant, papal parce qu'il vise le grand art (où il n'y aura d'orgie que bien référencée). C'est passé devant mes yeux comme un cortège, je me suis toujours tenu en retrait, et pourtant ce que je voyais me plaisait, m'excitait par moments - un cortège d'images difformes à la gloire d'un chaos qu'on enterre ou qu'on quitte.

Les images sont tour à tour distordues, compactées, détendues, obliques, verticales... Le film cherche leur déviance. Un personnage les trouble : c'est le diable. Son corps se dévêt au lavoir, il a une bite au cul, et des morceaux de chair pendent sans logique, comme accrochés à son squelette bien dissimulé. Il se baigne dans la blancheur verdâtre du lieu. Les images trempent elles aussi et aussitôt sont contaminées. C'est son corps, sa présence qui entraîne de telles distorsions.

Les corps des humains se collent, se bagarrent sans bagarre, se violentent sans violence, presque naturellement, par attraction, par irrésistible tropisme les uns envers les autres, comme un crime semble se commettre par défaut. La caméra plonge là-dedans et effectue une sorte de danse, un duo où l'un des danseurs serait le visible et l'autre l'action de voir. On n'est dans ce film jamais comme au théâtre. Il y a toujours du mouvement. Voir génère ce mouvement. L'espace est découpé en une myriade de visions fabuleuses, animales, humaines, végétales, grotesques, sublimes... L'éclatement et les frictions continues ne cessent de redéfinir le cadre.

Faust est attiré par le diable, et vice-versa. Ils se suivent, errent ensemble, dans une déambulation qui synthétise l'existence humaine : le crime, l'amour, la mort, la famille, la maladie, les étoiles, la ville, la forêt, l'eau, les pierres... Faust et le diable sont le point d'ancrage du film, et les paysages sont les personnages secondaires, c'est-à-dire les vraies rencontres que nous faisons (au sens esthétique du terme) : nous nous habituons à ce diable brinquebalant et à ce Faust avide, affamé, digne et paumé, mais nous sommes toujours surpris par un arbre nouveau, une rivière, un geyser éclatant.

Les couleurs de l'image semblent délavées, le blanc presque livide, pas de lumière dirait-on : un film-parchemin. Comme le son, très brassé et très sourd. Si bien qu'on a vite l'impression que ce qu'on voit est sous quelque chose qu'on ne voit pas, comme écrasé ou étouffé. L'impression également, très belle celle-ci, vraiment rare, du microscopique. Nous voyons Faust et le diable, nous voyons le monde, et tout nous semble minuscule - leurs préoccupations, la beauté qu'ils entrevoient : tout ça n'est rien. Tout est semblable au visage de l'homoncule dans un pot qui se brise, ce petit corps glaireux perdu sur les cailloux, qui rappelle ce singe sautant sur la lune dans la lentille du téléscope.

Le film n'a pas tout à fait le courage de son délire (papal jusqu'au bout, il justifie sa sanctification future). Pourtant, quelques scènes sont merveilleuses. Dans la lumière blanche et verdâtre de l'église les amants se revoient. Un gros lièvre attend près du bénitier tandis que le diable roule une pelle à une statue sacrée. Les visages des amants s'observent et le temps se suspend, noyé, et la beauté se diffracte dans la lumière dorée d'un soleil mort. Ils se retrouvent encore, elle est au milieu d'une rivière, il la rejoint, pose sa main sur son épaule, elle tourne son visage dans la mauvaise direction, la caméra s'élève, le courant est très fort, ils tombent et disparaissent dans l'eau noire, oubliés. Au matin chats et monstres envahissent la chambre où ils se sont aimés, et Faust s'affranchit d'un contrat auquel il croit peu, en quittant la ville, en rejoignant la vie minérale de laquelle il semble être né.

4 commentaires:

T.G. a dit…

Bonjour,
Le mouvement, la torsion des images (et du corps de Mephisto), les mêmes choses que vous m'ont marqué dans ce film. Il y a aussi ce plan magnifique des amants emporté dans le lac.

J'ai trouvé que l'audace du film compensait largement ce "sérieux papal".

Valérie a dit…

très belle critique, j'aime beaucoup ton style, oui le film est distordu, c'est vrai que l'image des amants qui se noient est formidable et les fantômes aussi qui viennent ensuite envahir la chambre, finalement en te lisant je me dis que je repenserais à ce film plus que je ne le crois. Je ne l'ai pas trouvé sérieux plus bavard par moments, mais quand le silence et la lumière nous touche enfin il peut y avoir un petit miracle d'amour ou de cinéma :)

asketoner a dit…

Cher TG, oui, au final, le film a gagné. Quelque chose a dépassé le sérieux.

Chère Valérie, merci. Bavard, c'est vrai. Mais les dialogues font vraiment partie de la matière sonore du film, assez imposante, m'a-t-il semblé. Leur musicalité compte autant que leur contenu. Et c'est sans doute pour cela que les moments silencieux suspendus semblent si beaux.

dasola a dit…

Rebonjour, ta critique est vraiment bien mais j'avoue ne pas avoir été convaincue par ce film long. C'est trop cérébral pour moi. Bonne fin d'après-midi.